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ECOLOGIE RADICALE

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9 août 2026

CHAPITRE I. HOMMES ET NATURE

1.1 EXTERIORITE DES RAPPORTS HOMMES/NATURE CHEZ LES ECOLOGISTES

 

Les écologistes n’ignorent pas en général qu’il n’existe pas de nature vierge, que les hommes ont depuis longtemps transformé la nature, qu’elle est partout humanisée. Mais pour eux, il y a l’un et l’autre, l’Homme et la Nature qui l’environne et dans laquelle il puise comme dans un trésor, dualité dont les deux termes sont séparés comme l’âme et le corps chez les chrétiens.

 

D’un côté, l’Homme semble pour eux pourvu de certaines caractéristiques immuables: c’est un prédateur qui puise à pleines mains dans la nature3. La seule différence historique serait qu’autrefois ses capacités scientifiques et techniques le laissaient quasi inoffensif, ne lui permettant pas de trop troubler l’ordre de la Nature, alors qu’aujourd’hui la puissance de ses moyens techniques le rend dangereux. Il y a toujours le même Homme prédateur, mais il dispose de la bombe atomique au lieu de l’arc. Et circonstance aggravante, les humains ont pullulé, telle une nuée de sauterelles s’abattant sur les cultures.

 

En face, la Nature est vue comme un système autorégulant ses équilibres immuables, formée d’une multitude d’éléments chimiques réagissant les uns sur les autres en des cycles continus et toujours renouvelés, de telle sorte que si on modifie un élément, c’est tout le système qui est perturbé. Aussi l’Homme ne peut se permettre de modifier ce système, mais seulement s’y soumettre, sauf à disparaître avec lui.

 

Ce raisonnement a évidemment sa part de vérité. Oxygène, eau, plantes, animaux, etc., tout dépend de tout à travers des chaînes d’échanges et de transformations complexes, et les hommes dépendent de cet environnement qui a ses lois, ses rythmes. Des limites semblent bien en passe d’être atteintes aujourd’hui, au delà desquelles la vie humaine est menacée dans son ensemble (et non plus seulement pour certaines catégories touchées par les famines, les guerres et autres désastres tout aussi écologiques qui n’ont jamais tant ému les écologistes que la couche d’ozone ou l’effet de serre!).

 

Les forces scientifiques et techniques acquises renforcent cette idée d’une extériorité de l’Homme à la Nature puisque celui-ci semble pouvoir la façonner à sa guise comme un objet, alors qu’il lui était autrefois soumis, la respectant jusqu’au point de faire des dieux de ses manifestations.

 

Certes, les hommes ont eu une évolution qui leur est propre et les distinguent des autres éléments de la nature. Mais ils ont et ont toujours été un de ces éléments, partie intégrante de la nature. Si bien que toute transformation de l’un est aussi modification de l’autre. Et la nature s’est toujours transformée, depuis le « Big Bang » des origines, si « Big Bang » et origine il y a eu, ainsi que les formes de la vie qui ont, entre autres, produit l’Homo Sapiens. A l’intérieur de cette histoire de la nature, de la vie, il y a l’histoire des hommes. Ce qui la distingue de celle des autres éléments vivants de la nature, c’est que les hommes produisent suivant un projet, pour satisfaire des besoins, qui se modifient au fur et à mesure de l’élévation de leurs capacités productives. La spécificité de l’homme dans la nature est d’abord dans son activité. C’est de sa perte, de son aliénation, que viendront tous ses problèmes avec la nature. Là est la clef des maux écologiques actuels.

 

Cette particularité n’entraîne cependant aucune extériorité de l’homme à la nature, pas plus que la particularité qu’à l’oiseau de voler ou le poisson de vivre sous l’eau n’en font des éléments extérieurs à la nature. Elle fait seulement que les hommes ont la capacité de jouer un rôle actif dans la transformation de la nature, et d’eux-mêmes, là où les autres espèces vivantes sont passives, seulement instinctives.

 

Dans cette activité, les hommes collaborent nécessairement entre eux. Ils s’organisent pour produire (et se produire). Les sciences et les techniques ne sont qu’un facteur de leur organisation productive. Et chacun sait qu’elles n’ont aucun pouvoir par elles-mêmes. C’est aux hommes qui les utilisent qu’il faut toujours revenir, en se posant la question du pourquoi ils le font de telle ou telle façon, pourquoi ils produisent ceci ou cela, ont tels besoins?

 

Aussi lorsqu’E. MORIN, un des multiples et interchangeables penseurs médiatisés, nous dit: « L’homme doit cesser d’agir comme un Gengis Khan de la banlieue solaire et se considérer, non pas comme le berger de la planète, mais comme le copilote de la nature »4, on ne peut que rester pantois devant le vide de la formule. A chaque mot, une sottise. Qui est « l’homme »? Pourquoi se comporte-t-il ainsi? Pourquoi ne serait-il pas berger? S’il se comporte ainsi, il y a des causes objectives, quelles autres raisons feraient qu’il se comporte autrement (« doit » n’engendre jamais rien)? Et qui sont les « copilotes »? Les hommes ont-ils jamais piloté la nature? La nature s’est-elle jamais pilotée elle-même?

 

Reprenons. Depuis les origines, les destructions ont toujours été le propre des organismes vivants: toutes les formes de vie modifient leur milieu et contribuent à en créer un nouveau. Qu’est-ce donc que le respect de l’équilibre sacro-saint des écologistes, sachant qu’il n’y en a jamais eu d’immuable mais que le développement des formes de la vie sur terre n’est qu’un mouvement perpétuel fait de successions de destructions suivies de nouveaux équilibres toujours différents? Faut-il considérer que l’existence de la moindre race animale, de la moindre forêt, du moindre espace aquatique est indispensable à l’homme? Que sa survie dépend de la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées ou du lynx dans les Vosges? Qui décrétera le « bon » équilibre démographie-ressources? Ou encore, que telle architecture, tel urbanisme est une plaie pour le paysage? Jusqu’à quel point consommer telle énergie? Autant de questions auxquelles l’écologie ne peut apporter, seule, de réponse, pas plus qu’aucun scientifique ou expert, sauf à prétendre décider et régenter « Le Meilleur des Mondes ».

 

Car c’est des besoins dont les hommes ressentent la nécessité que dépendent les réponses à ces questions. Et ceux-ci résultent du mode de production en vigueur, pas des admonestations de la science ou d’une quelconque idéologie, ni de considérations sur la nature humaine et les contraintes à lui imposer. Qu’est-ce qui produit ces besoins, pourquoi ceux-là, par quels autres peut-on les remplacer et comment, voilà les questions qu’il faut traiter et relier à ces autres: pourquoi ces activités là, ces productions, ces comportements, ces rapports à la nature?

 

Mais, de par sa conception dualiste des rapports Homme-Nature, l’écologie s’est en général interdite de traiter les problèmes ainsi. Cela d’ailleurs dès ses origines, s’étant d’abord constituée comme science naturelle (selon la vieille conception qui isole les sciences de la nature, prétendues sciences exactes, des sciences de l’homme), se voulant même synthèse de toutes les sciences de la nature. Face au courant scientiste-productiviste qui a si largement dominé le 19ème siècle (la science peut le progrès sans fin et dominer la nature), l’écologie s’affirme d’abord comme un courant scientiste-naturaliste (la science, c’est connaître les lois immuables de la nature pour que l’homme, ce vermisseau3, s’y soumette). Aux échecs monstrueux de la science-productiviste (Hiroshima, Tchernobyl, en étant les symboles), il faudrait substituer la « modestie » de l’écologie. Mais c’est faire à la science trop d’honneur et trop d’indignité à la fois. En effet, cette prétention qu’elle déterminerait la pratique des hommes est illusoire autant que dangereuse.

 

Illusoire car ce n’est pas la science qui agit, mais les hommes placés dans certaines conditions et circonstances. Dans le domaine des rapports hommes/nature, les représentations (ou idéologies) qui déterminent les comportements humains ont leurs origines dans des situations concrètes, dans des rapports sociaux, dans les conditions où les hommes exercent collectivement leurs activités productives. Et si ces activités s’exercent effectivement dans certaines conditions naturelles qu’il leur faut connaître, dont ils doivent tenir compte, elles modifient aussi ces conditions. Le problème n’est donc pas de conserver des équilibres immuables, mais de maîtriser ces modifications, donc ces activités. C’est une évidence très banale que l’environnement de l’homme moderne n’a rien à voir avec celui de l’homme primitif, pas plus que celui-ci avec celui-là. Il n’y a ni mal ni bien à cette situation mais, entre ces deux mondes tout aussi différents que naturels, il y a des milliers d’années d’activités humaines. Elles seules sont en cause, non la science qui n’en est qu’un moyen.

 

Dangereuse, car qui pense que la science détermine et doit déterminer les comportements humains, et non les hommes eux-mêmes avec toute leur subjectivité, sera au pire un tyran, au mieux un despote « éclairé » imposant sa volonté contre celle, issue de leur propre activité pratique, des autres individus.

 

Cette conception de la science comme force apte à résoudre les problèmes écologiques étant fort présente chez les Verts, il n’est pas inutile de faire une parenthèse pour en résumer, très brièvement, l’historique.

 

1.2 L’ECOLOGIE COMME SCIENCE5

 

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9 août 2026

L’ECOLOGIE DU SAPEUR CAMEMBER

SOMMAIRE

 

INTRODUCTION

 

CHAPITRE 1. HOMMES ET NATURE

 

1.1 Extériorité des rapports hommes/nature chez les écologistes

1.2 L’écologie comme science

1.3 La nature a une histoire

1.3.1 Le changement est perpétuel

1.3.2 Les hommes et la nature

1.4 Le constat des ravages

1.5 Le problème, c’est la solution

 

CHAPITRE 2. LES LIMITES DE L’ANALYSE DES ECOLOGISTES

 

2.1 De la démographie

2.2 Du productivisme

2.2.1 Des limites des ressources naturelles

2.2.2 La production capitaliste et ses déterminismes

 

CHAPITRE 3. UN CAPITALISME VERT?

 

3.1 Crise et écologie

3.2 L’écologie du sapeur Camember

3.3 Le capitalisme vert

3.4 Capitalisme vert et nouvelle croissance

 

CHAPITRE 4. UN REFORMISME VERT

 

4.1 Du rose au vert

4.2 Critique de l’intérêt général

4.3 Ecologie de droite à gauche

 

CHAPITRE 5. LA SOLUTION AGGRAVE LE PROBLEME

 

CHAPITRE 6. SAUVER LA NATURE, C’EST CONSTRUIRE UN AUTRE HOMME

 

CONCLUSION

 

ANNEXE

 

LE MONDE DES METAMORPHOSES MYSTIFICATRICES DE LA VIE

 

INTRODUCTION

 

De nombreuses raisons concourent à ce que l’écologie occupe aujourd’hui le devant de la scène, et à ce que, pour la première fois de leur histoire, les activités des hommes semblent avoir atteint une limite par les menaces qu’elles font peser sur la vie elle-même.

 

De Hiroshima à Tchernobyl, la croyance séculaire au progrès par la science en a pris un coup. De Bhopal à Seveso, l’industrialisation n’est plus la panacée du développement de la civilisation. La science se met, parait-il, à l’autocritique en constatant les dégâts de l’industrialisation dont elle a été un instrument. Ce sont ses satellites qui, analysant l’atmosphère, ont permis de constater les malheurs faits à la couche d’ozone, l’accumulation de CO2 et autres gaz responsables de l’effet de serre. Et sur terre, l’urbanisation démesurée, le tourisme bétonnant et même l’agriculture, autrefois jardinage, aujourd’hui pollueuse par ses engrais, ont contribué à l’essor du mouvement politique des Verts.

 

Ce mouvement a d’autant plus d’échos qu’il correspond à des préoccupations des classes dirigeantes elles-mêmes. Les maux écologiques les menacent aussi directement comme ils menacent le mode de production dont elles sont les gérantes et les principales bénéficiaires, il leur faut donc y apporter une réponse. Elles n’ont donc pas tardé à imaginer, avec de plus en plus d’enthousiasme, que le développement d’un « capitalisme vert » pourrait constituer un vecteur de relance du processus de valorisation du capital durement ralenti par la crise actuelle.

 

Le mot écologie recoupe bien des aspirations vagues, des mécontentements divers, des frustrations floues, autant que de réels problèmes. Ceux-ci sont eux-mêmes très disparates. On y mélange les dangers et les peurs du nucléaire, la critique du « productivisme », les maux de l’urbanisation et des loisirs de masse, la protection, érigée en nécessité vitale, de tel animal ou de tel végétal, les scandales des pollutions en tous genres. Mais au nom de quoi, de qui, de quelle conception de l’homme, de la vie, on n’en sait trop rien. Il nous faudra donc tenter de l’éclaircir. Pour y parvenir, sans pour autant nous perdre dans toutes les nuances du mouvement écologique, nous tenterons de répondre à la question de fond qui leur est commune, et à laquelle aucune d’entre-elles n’apporte de réponse: quelle conception des rapports des hommes et de la nature apparaît dominante dans le mouvement écologique?

 

Ce mouvement a eu le mérite de contribuer puissamment à mettre en lumière le constat des dégâts. Mais nous verrons qu’il en reste à une analyse superficielle de leurs origines et ne peut donc pas envisager les solutions adéquates. Nous verrons que le rôle des Verts actuels est surtout d’aiguillonner le capitalisme pour qu’il prenne mieux en compte qu’il ne le fait spontanément la reproduction de ses conditions d’existence et de développement. Cela au nom de la science et de l’intérêt général promus au rang de boussoles, ou plutôt de nouveaux fétiches, de l’humanité.

 

En fait, le capitalisme génère de lui-même la défense de cet intérêt général, qui n’est que le sien. Nombreuses sont ses institutions qui lui fournissent de ce point de vue toutes sortes d’avis, notamment dans le domaine de l’écologie. Les bilans abondent, comme celui-ci établi en 1988 par le Worldwatch Institute of Washington:

 

«... L’aggravation du trou antarctique de la couche protectrice d’ozone qui pourrait donner le signal d’une détérioration globale planétaire; l’accélération de la déforestation (11 millions d’hectares de forêts disparaissent tous les ans sous les tropiques, 31 millions endommagés dans les pays industriels); 26 milliards de tonnes de terre arable perdues annuellement par l’érosion; 6 millions d’hectares supplémentaires de désert chaque année; des milliers de lacs tués biologiquement dans les pays du Nord industriel et plusieurs autres milliers en cours de destruction; disparition annuelle de plusieurs milliers d’espèces animales et végétales - à ce rythme, un cinquième de l’ensemble des espèces aura disparu dans vingt ans; élévation moyenne de la température de 1,5 à 4,5 degrés d’ici à l’an 2050, élévation probable du niveau des mers entre 1,4 et 2,2 mètres d’ici à 2100 »1.

 

Le sommet de RIO, en juin 1992, sera la poursuite des efforts que font les classes dirigeantes mondiales pour tenter d’imposer des conduites écologiques contre leurs différents intérêts privés et nationaux immédiats. Tous ceux qui exercent la fonction de capitalistes, c’est-à-dire d’organiser l’accumulation des richesses du côté du capital, ont conscience de la nécessité de freiner les excès qui menacent la survie du système lui-même, d’éviter la catastrophe d’une mort annoncée par leurs propres experts.

 

Mais pour pouvoir vraiment résoudre un problème, il faut d’abord en cerner les causes. C’est donc sur ce point de départ fondamental que cet ouvrage sera centré. Nous verrons alors que la confusion, commune à ces experts et aux Verts, est de séparer la question des rapports des hommes à la nature de celle des rapports des hommes entre eux. Il y aurait l’Homme et la Nature, s’influençant l’un et l’autre comme deux mondes extérieurs.

 

Cette séparation est tout à fait réelle, et est effectivement à la base des problèmes écologiques. Mais l’erreur est de la considérer comme naturelle et éternelle alors qu’elle a une origine sociale et historique: les rapports de production capitalistes qui privent la masse des prolétaires de la maîtrise des conditions de leurs activités, laquelle est justement celle, aussi, de leurs rapports à leur environnement, qui n’est pas seulement la nature, mais aussi les autres.

 

Si on conçoit cette séparation des hommes et de la nature comme un fait naturel, on ne peut effectivement que tenter d’en corriger autoritairement les excès. C’est, nous le verrons, la solution des Verts, toutes tendances confondues. Mais alors, on renonce à éradiquer le mal à la racine, il ne peut que renaître, sans cesse plus fort.

 

Si au contraire, cette séparation est comprise dans sa réalité concrète et historique de produit d’un système particulier de rapports sociaux, le capitalisme, alors tous les espoirs de solutionner le problème sont permis, car on peut tout autre chose: les bouleverser et ainsi, en coupant les racines, supprimer vraiment tous les fruits indésirables.

 

Précisons, pour éviter tout malentendu, que quand il est question de capitalisme, cela recouvre aussi bien les systèmes de l’Ouest que ceux qui ont existé à l’Est sous l’appellation de communisme2.

 

La seule différence qui parait opposer écologistes et capitalistes traditionnels est que les premiers critiquent les seconds, à juste titre d’ailleurs, de tout subordonner à l’accroissement sans fin de la production, de ne considérer la nature que comme un coffre-fort à piller sans vergogne. Pour les écologistes, il faut respecter ce monde extérieur dont nous dépendons, maintenir les saints équilibres des « écosystèmes ». L’industrie et les techniques ont assez montré leur force destructrice quand, mises entre les mains de ces dangereux prédateurs que sont selon eux les hommes, elles décuplent leurs moyens de nuire. D’où la critique qui leur est faite par les « productivistes » d’être, eux, des attardés de la civilisation.

 

Nous verrons que cette différence qui, poussée à l’extrême serait entre productivistes à tout va et adeptes d’un rousseauisme pastoral, n’a rien d’essentiel. Plus ou moins d’exploitation de la nature est certes une question, mais pas la question de fond.

 

Certes, les problèmes écologiques semblent au premier abord ne concerner que les rapports des hommes à la nature, et non ceux entre les hommes. C’est ce qui explique qu’il est facile à l’écologisme de séparer ces deux questions. Cela explique également que ce soit les couches moyennes qui forment le gros des troupes du mouvement politique des Verts. Car, de par leur situation intermédiaire, elles ne se sentent ni capitalistes, ni prolétaires, peu concernées par les rapports de classe mais justement, en étant « au milieu », représentantes de l’intérêt général, de la rationalité scientifique (elles ont de l’éducation!).

 

La présentation des problèmes écologiques comme étant issus des contradictions entre l’Homme en général et la Nature en général leur convient donc parfaitement. C’est en effet les présenter comme relevant de l’intérêt général (qui se couvre souvent du cache-sexe de « la science ») et non des rapports de classe. Nous verrons que c’est faux, et aussi combien est mythique la notion d’intérêt général, comme irrecevable la prétention de la science à pouvoir dicter des conduites.

 

Mais si la classe ouvrière n’est pas impliquée aujourd’hui, en apparence, dans le mouvement écologique, cela ne signifie pas que les rapports sociaux, les rapports de classe, n’ont pas à voir avec les problèmes qu’il soulève. Il est vrai que sa situation, dans la production ou au chômage, la pousse à s’intéresser spontanément aux questions salariales et au développement de l’industrie dont dépend son emploi dans le système actuel. Préoccupation à laquelle les écologistes se soucient fort peu de répondre, alors même qu’ils parlent de réduire la production (les plus radicaux parlent de compenser la diminution du temps de travail par un abaissement des salaires de façon hautement irréaliste), ce qui n’est pas la meilleure façon d’intéresser les prolétaires, chômeurs ou actifs, à leurs thèses.

 

Mais il est vrai aussi que le prolétariat (j’emploie ce terme à escient, car je ne suis pas de ceux qui proclament sa disparition, mais c’est une autre histoire) aborde les questions écologiques à sa façon qui, pour être très loin de la rationalité scientifique des professeurs, n’en est pas moins autrement efficace. Par exemple, la « révolte des banlieues » est, par ses liens avec le problème des villes, une lutte dont les problèmes écologiques sont loin d’être absents, même si les écologistes en étaient, eux, absents; si on veut bien se souvenir que la ville, la séparation villes/campagnes, est la première expression de la coupure des hommes d’avec la nature. Mais il faudrait alors convenir qu’elle exprime tout autant un rapport social entre les hommes, la division du travail, et traiter dès lors comme les deux faces d’une même médaille les rapports hommes/nature et entre les hommes.

 

Mais c’est justement cela que ne veulent pas voir ni les « productivistes », ni les « anti », s’il faut caractériser ainsi les Verts. C’est cette incompréhension qui les relie, les seconds ne souhaitant, en conséquence, que corriger les excès suicidaires des premiers. Mais aider le Moloch à se réformer, et ainsi à se développer, ne peut aboutir qu’à des excès encore plus graves. Nous verrons que les Verts, en définitive, n’apportent pas la solution mais, au contraire, les moyens d’aggraver les problèmes. Cette thèse est certes originale par ces temps d’«  écophilie  » généralisée, mais nullement provocatrice.

CHAPITRE I. HOMMES ET NATURE

 

1.1 EXTERIORITE DES RAPPORTS HOMMES/NATURE CHEZ LES

 

 

 

25 mars 2026

Joao Bernardo : Sur l’hostilité à la civilisation urbaine

Joao Bernardo : Sur l’hostilité à la civilisation urbaine

Souhaiter construire le socialisme en niant la civilisation urbaine et la société industrielle, c’est souhaiter la barbarie.

Si l’un des lieux communs de l’écologie repose sur la confusion entre le capitalisme et l’humanité et si son but est de sauver la planète de l’humanité, humanité elle-même confondue avec le capitalisme, il est compréhensible que les écologistes soient hostiles à la civilisation urbaine et à l’économie industrielle qui lui est liée aujourd’hui.

 

1.

 

Néanmoins, la civilisation urbaine ne se confond pas avec le capitalisme.

Pourquoi est-ce que je me sens aussi éloigné du monde de l’Iliade ou de Beowulf et pourquoi, a contrario, les gestes et les préoccupations des personnages de Shi Nai’an et Luo Guanzhong ou de Boccace1 me sont familiers alors qu’ils ne sont même pas les miens ? Les premières sociétés urbaines sont apparues comme l’une des conséquences, puis l’un des facteurs, de la grande révolution dans l’agriculture et la domestication des animaux. Liées à la sédentarisation de la population et à la transformation du pouvoir politique, les premières sociétés urbaines ont suscité le développement de formes de pensée abstraite, de raisonnement séquentiel et d’organisation géométrique qui continuent de caractériser la société urbaine et industrielle actuelle.

Les mystiques puis les fonctionnalistes ont observé que la ligne courbe se trouve dans la nature, mais que la ligne droite a été créée par les êtres humains. Dans le dernier aphorisme de la deuxième série, Balzac fait dire à Louis Lambert que «Dieu n’a procédé que par des lignes circulaires. La ligne droite est l’attribut de l’infini; aussi l’homme qui pressent l’infini la reproduit-il dans ses œuvres2». Séraphita, cette figure angélique que Balzac a placée au sommet de la Comédie humaine, délivre le même message : «Votre géométrie établit que la ligne droite est le chemin le plus court d’un point à un autre, mais votre astronomie vous démontre que Dieu n’a procédé que par des courbes. [...] La Courbe est la loi des mondes matériels, [...] la Droite est celle des mondes spirituels : l’une est la théorie des créations finies, l’autre est la théorie de l’infini. L’homme, ayant seul ici-bas la connaissance de l’infini, peut seul connaître la ligne droite3».

Mais Lambert, la figure angélique et tous les mystiques avec eux auraient dû ajouter que la ligne droite a été créée par l’homme dans les sociétés urbaines. C’est dans cet univers mental que nous vivons encore aujourd’hui.

Les civilisations peuvent jouir d’une très longue vie, embrasser plusieurs millénaires, s’intégrer dans des modes de production différents, qui s’emparent d’elles et les transforment, et malgré tout conserver des caractéristiques distinctives et des modes de vie spécifiques. Tel est le cas de la civilisation urbaine, et cela explique qu’une grande partie de l’organisation logique de notre pensée et de notre univers esthétique entretient un lien direct avec toutes les villes du passé.

 

Le structuralisme linguistique fournit le modèle pour penser ce genre de permanence à travers des ruptures. Les néologismes représentent une infime partie du vocabulaire, la quasi-totalité de celui-ci est formé par des mots d’origine millénaire, et le recours à l’étymologie est une technique courante dans

 

1 Iliade : épopée attribuée à Homère, écrite entre - 850 et - 750, qui relate la guerre de Troie et a été; Beowulf : poème épique anglais écrit entre le VIIe et le Xe siècle et qui a inspiré Tolkien et son Seigneur des Anneaux ; Shi Nai’an, écrivain chinois (vers 1296 – vers 1370), auteur du roman Au bord de l’eau ; Luo Guanzhong (vers 1330 – vers 1400), écrivain chinois auteur de L’Histoire des trois royaumes et peut-être d’une partie d’Au bord de l’eau; Boccace (1313-1375), écrivain florentin auteur du Décaméron (NdT).

2 Louis Lambert, La Pléiade, vol. XI, p. 691.

3 Séraphîta, op. cit., vol. XI, p. 821.

 

l’histoire des institutions et des idées. Par exemple, bien que nous ne vivions plus dans l’Empire romain et sous le mode de production esclavagiste, nous évoquons fréquemment le mot tripalium4 quand nous procédons à l’analyse critique du travail. Lucien Febvre l’a fait dans un article génial5 et Émile Benveniste, avec une assurance linguistique incomparablement supérieure, a étendu cette méthodologie à un grand nombre de termes, dans un livre6 que devraient lire tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des institutions.

En passant d’une structure linguistique à une autre, les mots acquièrent un sens différent, qui leur est conféré par la nouvelle structure. Ils maintiennent cependant des éléments de filiation, des connotations originelles qui ne sont pas négligeables et contribuent à la définition d’un nouveau sens. Cela vaut également pour les civilisations. Le structuralisme linguistique nous permet de comprendre d’une façon intégrée les ruptures et les continuités, et, dans cette perspective il définit la civilisation urbaine comme ayant une ampleur beaucoup plus vaste et une durée beaucoup plus longue que le capitalisme. Combattre le capitalisme et vouloir sa destruction n’implique pas d’attaquer les villes, ni même la société industrielle et de désirer les faire disparaître.

 

2.

 

L’écologie s’oppose à la société industrielle dans son ensemble et un grand nombre d’écologistes proposent la fin des métropoles et la ruralisation généralisée.

Depuis les débuts du capitalisme industriel, au cours de la transition entre le XVIIIe et le XIXe siècle, d’innombrables romanciers, poètes et essayistes – dont certains appartiennent aux génies de leur époque – ont violemment critiqué les villes, pour des raisons économiques ou morales, et loué les campagnes. Dans «Le mythe de la nature» (pages 29 à 59), j’ai montré comment l’apologie de l’agriculture familiale est apparue en même temps que la production industrielle en série et, dans le cas des fascismes, comment un courant industriel-urbain a toujours coexisté avec un courant ayant des inclinations agraires.

De façon très générale, on peut affirmer que l’écologie actuelle aurait pu s’inspirer de la production des écrivains ruralistes7 pour formuler sa critique de la civilisation urbaine. Mais d’autres éléments anticipateurs eurent une proximité idéologique plus prononcée.

Généralement, les gens lisent – quand ils s’intéressent aux livres – les deux ou trois romans les plus connus de Zola et ils ont donc une vision fausse des idées de cet auteur. S’ils dévoraient les vingt volumes de la série des Rougon-Macquart, et dans l’ordre, comme le voulait Zola, ils s’apercevraient que, pour lui, les bourgeois et la classe ouvrière étaient toutes deux des forces sociales néfastes, condamnées à se détruire mutuellement en entraînant dans leur chute le principal élément nuisible, la Ville.

La classe des gestionnaires8 n’apparaît pratiquement pas dans Les Rougon-Macquart, il était bien trop tôt pour cela, mais Zola pressent justement son rôle dans les conflits sociaux quand il décrit l’ingénieur d’une mine paralysée par la grève. Il se promène à cheval et prend ses distances avec le conflit, tandis que le propriétaire et les travailleurs s’affrontent violemment.

Pour Zola, le conflit de classes central dans le capitalisme ne conduirait pas au socialisme, mais à l’anéantissement des deux protagonistes et, avec eux, de la civilisation urbaine. La nouvelle société résulterait de l’union entre la science et la tradition rurale. A l’époque, surtout en France, le modèle du savant était incarné par le médecin-biologiste, et tel est le sens de la fin des Rougon-Macquart, où le

 

4 Instrument de torture utilisé par les Romains contre leurs esclaves (NdT).

5 «Travail: Évolution d’un Mot et d’une Idée», Journal de Psychologie Normale et Pathologique, vol.

41, nº 1, 1948 [en ligne], (NdT).

6 Le vocabulaire des institutions indo-européennes. I : Economie, parenté, société ; II : Pouvoir, droit, religion, Editions de Minuit, 1960.

7 En France, aujourd’hui, il existe une «littérature de terroir», au ton très nostalgique, et qui rencontre un important succès commercial, même si les critiques littéraires l’ignorent. Fonds de commerce juteux pour certains «grands éditeurs» parisiens et aussi pour des maisons d’édition «régionales», cette littérature fournit aussi pas mal de matière aux téléfilms et aux émissions télévisées qui vantent les vertus mythologiques de la «ruralité» (NdT).

8 Pour João Bernardo, les gestionnaires constituent avec la bourgeoisie l’une des deux classes dominantes (NdT).

docteur Pascal part vivre à la campagne. Une ville minée par la corrosion et qui s’autodétruit et une science qui se lie au monde rural, peut-on trouver meilleure anticipation de l’idéal écologiste ?

On pourrait dire que la leçon des Rougon-Macquart a ouvert la voie à l’écologie contemporaine, mais pour qu’une telle affirmation fût valable il faudrait encore que ces partisans aient lu Zola, ce dont je doute. Néanmoins les Rougon-Macquart nous permettent de souligner un élément tout aussi important : les besoins sociaux et idéologiques l’emportent sur la conscience individuelle et, en l’absence d’une affiliation directe, les choses se recréent.

 

3.

 

Dans le cas de l’écologie, elles furent recréées deux fois parce que le lien entre l’écologie et l’agriculture fut pensé par Rudolf Steiner en 1924, quand il lança l’idée de l’agriculture biodynamique. Steiner est connu comme le fondateur de l’anthroposophie, et Peter Staudenmaier, auteur d’une excellente contribution9 sur l’origine commune de l’écologie et du national-socialisme allemand, a décrit, dans un autre article10, les liens de l’anthroposophie avec les milieux mystiques et théosophiques les plus délirants. Steiner transposa la hiérarchie mystique de la progression spirituelle vers une hiérarchie biologique de la succession des races, dans laquelle la position la plus récente, et donc supérieure, revient à la race aryenne, dont la composante la plus parfaite serait l’élément germano-nordique.

La fusion d’une hiérarchie spirituelle avec une hiérarchie raciale plaçait l’anthroposophie dans le même camp idéologique que celui où se développa plus tard le racisme hitlérien. C’est dans ce contexte que Steiner formula sa théorie de l’agriculture biodynamique, inspirée par l’idée que la terre serait un organisme vivant et par sa prétention de connaître les forces cosmiques invisibles censées influer sur les sols et la flore.

Rudolf Steiner mourut en 1925 et, peu de temps après, cette forme d’agriculture commença à être promue par Walther Darré. Staudenmaier a raconté en détail l’histoire des relations entre l’anthroposophie et le national-socialisme à partir de 1933. (...) Je me limiterai ici à rappeler que, pour surmonter la méfiance, voire l’hostilité de certains secteurs du national-socialisme face à l’anthroposophie de Steiner, Walther Darré transforma l’expression «agriculture biodynamique» en

«agriculture organique» (ou «biologique»), qui devint la principale doctrine agricole du Troisième Reich. Le ministre Darré essaya de freiner le développement du capitalisme à la campagne et l’industrialisation de l’agriculture, ce qui occasionna des dépenses énormes (...).

Raison pour laquelle, avec la défaite du Reich, l’agriculture biologique fut frappée par l’ignominie qui recouvrit toutes les initiatives encouragées par les nazis. Le fait que Darré et les anthroposophes aient continué à promouvoir cette forme d’agriculture dans les années 1950 n’a pas contribué à l’innocenter. Elle ne réussit à renaître de ses cendres que très lentement. Quand, au Brésil, le coordinateur des politiques publiques de l’ONG Agriculture familiale et agro-écologie, membre de la Ligue nationale de l’agro-écologie, affirme que «l’agro-écologie a près de quarante années d’existence11», nous voyons bien quelle généalogie il s’efforce de cacher.

En effet, dans les années 1970, avec la dissolution des espoirs dans le socialisme et la classe ouvrière, espoirs qui avaient prévalu durant la décennie précédente, les pays anglo-saxons virent apparaître un public de gauche ouvert aux thèses agro-écologistes jusque-là connotées à l’extrême droite. Toute personne qui s’intéresse à l’histoire obscure et pourtant, parfaitement documentée de l’agro-écologie, en particulier au Royaume-Uni et en Allemagne, et à son réseau de filiations doit lire le brillant essai de William Walter Kay sur ce sujet12. «A la fin des années 1960, le mouvement étudiant britannique n’avait pas de composante écologiste, écrit Kay. Les militants étudiants avaient tendance à épouser les idées de

 

9 Cf. le chapitre sur la genèse commune de nazisme et de l’écologie dans Janet Biehl et Peter Staudenmaier, Ecofascism. Lessons from the German Experience, AK Press, 1995.

10 http://new-compass.net/articles/anthroposophy-and-ecofascism article publié en 2011 sur le site

«New Compass, Ideas for a free and rational society» (NdT).

11 https://www.brasildefato.com.br/node/9444/.

12 http://www.ecofascism.com/review11.html. Compte rendu portant sur trois livres d’Ana Bramwell : Blood and Soil, Richard Walter Darre and Hitler’s «Green Party», Kensall Press, Buckinghamshire, 1985 ; Ecology in the 20th Century, A History, Yale University Press, 1989 ; et The Fading of the Greens, Yale University Press, 1994 (NdT).

gauche et anarchistes répandues dans les mouvements antinucléaires et contre la guerre. Une décennie plus tard, bon nombre de ces contestataires devinrent des militants écologistes.» Et Kay d’ajouter que l’écologisme britannique donna également naissance à des sous-courants du féminisme excluant et du nationalisme celtique.

A la même époque, j’ai observé ce phénomène en France, où, dans les années 1970, de jeunes maoïstes se découvrirent une vocation régionaliste. Pour soutenir les autonomistes bretons et occitans, ils s’unirent aux vieux fascistes qui avaient défendu l’indépendance de ces régions dans l’Europe soumise au joug du Reich. Au moins, avec cette résurrection, nous avons gagné la pureté inégalée des chants bretons de Jean-François Quémener, alias Yann Fanch Kemener13 et il en est resté quelque chose. Telle a été la genèse turbulente du multiculturalisme, dont l’écologie fait partie.

Et c’est ainsi qu’a recommencé à se propager l’agro-écologie, version modernisée de l’installation du docteur Pascal dans un petit village, au milieu d’une confrontation entre, d’un côté la tendance expansionniste de la civilisation urbaine et la société industrielle qui promouvait l’industrialisation des tâches agricoles, et, de l’autre, les tentatives de résistance de l’agriculture familiale précapitaliste et anti- urbaine. Sans cette résistance, l’agro-écologie n’aurait pu disposer d’une base sociale. Mais si l’agro- écologie prend pour référence des techniques archaïques, elle prétend aussi utiliser la science afin d’introduire des innovations dans ces techniques.

Dans cette perspective, l’anticipation symbolisée par le docteur Pascal dans les Rougon-Macquart est parfaite, sauf sur un point. Alors qu’il part vivre à la campagne (où il s’est certainement fait installer une douche), les agro-écologistes actuels préfèrent le confort des départements universitaires urbains, confort que leur procurent d’ailleurs les financements sans lesquels leur activité serait vouée à l’échec.

4.

Aujourd’hui, grâce à l’hégémonie acquise par le multiculturalisme dans les milieux universitaires, journalistiques et politiques dits «de gauche», la notion de progrès est la cible d’une critique quasi unanime. Dans la plupart des cas, cependant, il s’agit d’une critique erronée, car elle suppose que le progrès implique nécessairement une évolution linéaire et une téléologie. Or, le structuralisme permet de remettre en cause aussi bien la linéarité de l’évolution que la téléologie, sans pour autant renoncer à la notion de progrès.

L’évolution ne peut jamais être linéaire si l’on conçoit l’histoire comme une série de luttes sociales qui empruntent des chemins sinueux, selon des spirales et non des lignes droites. Nous connaissons des victoires et des défaites, mais celles-ci sont toujours d’un type spécifique qui conditionne à son tour un certain type de victoire. Selon la façon dont nous sommes vaincus, les vainqueurs se trouveront dans telle ou telle situation. Lorsque nous réussissons à choisir les termes de notre défaite, nous pouvons imposer aux autres les limites de leur victoire. C’est pourquoi nous n’avons pas affaire à des va-et-vient sur un seul plan historique, mais à des spirales.

D’autre part, la notion de progrès est loin d’être nécessairement téléologique ; il n’est nul besoin de supposer que l’on progresse dans une seule direction et vers une cible précise. Il nous faut définir des lois tendancielles liées aux directions générales de l’évolution, mais qui peuvent emprunter une multitude de chemins concrets.

Par ailleurs, cette discussion devrait, avant tout, être menée au niveau pratique car le débat méthodologique n’occupe qu’une place secondaire. Mais, curieusement, les thèses agro-écologistes veulent absolument établir une séparation entre la campagne et les villes, puisque seule une fausse conception du progrès peut inciter quelqu’un à considérer que l’industrialisation de l’agriculture serait inéluctable.

Au stade actuel du capitalisme, cependant, l’expansion de la ville aux dépens de la campagne, et de l’industrie aux dépens de l’agriculture, n’est même plus une tendance, mais une réalité certaine. D’abord parce que l’exode de la population rurale vers les villes a créé une situation telle que la plupart des familles rurales dépendent désormais, au moins en partie, de leurs membres urbains. En second lieu, parce que la production agricole la plus dynamique a été industrialisée, organisée dans des entreprises capitalistes qui obéissent au modèle des entreprises industrielles et de services. Troisièmement, parce que les salariés de ces exploitations agricoles industrialisées sont davantage des ouvriers que des

 

13 Cf. ses chansons https://www.youtube.com/watch?v=nY6AxJYiVFw et https://www.youtube.com/watch?v=extokbsn3uY.

paysans. Et, quatrièmement, parce que l’achat de machines par l’agriculture familiale, dans les pays où elle se produit, renforce l’inclusion du monde rural dans la société industrielle.

Dans ces conditions, le secteur agro-pécuaire familial a été entièrement intégré par le mode de production capitaliste. Il faut se rappeler que le marxisme structuraliste français et italien, il y a quelques décennies, a rénové et élargi le concept de formation économico- sociale, en lui donnant le sens d’une structure qui articule plusieurs modes de production, mais où l’un d’entre eux occupe la place décisive et dicte aux autres des fonctions auxiliaires. Alors que le multiculturalisme part du présupposé que tout s’équivaut, le structuralisme hiérarchise les sociétés en s’appuyant sur une analyse intégrée des processus économiques. La subordination des régimes économiques archaïques à un mode de production dominant fait qu’une formation économico-sociale peut fonctionner comme une économie et une société unifiées. Tel est le cas aujourd’hui avec la subordination de l’agriculture familiale au mode de production capitaliste.

5.

 

Dans certaines régions et divers pays, il est indéniable que des cultures et des systèmes économiques précapitalistes extra-urbains sont entrés en résistance. Cependant, dans les formations économico- sociales où le capitalisme exerce une influence déterminante – et tel est le cas aujourd’hui du monde entier – les modes de production archaïques ont pour rôle de promouvoir l’extorsion de la plus-value absolue ; plus leurs techniques sont archaïques et moins elles sont productives, et plus leur contribution à la plus-value absolue est importante. C’est dans cette perspective que l’on doit analyser la fameuse capacité de résilience de ces cultures. Pour être un sujet historique, il ne suffit pas d’être une victime du progrès, sinon aujourd’hui il en existerait une multitude infinie. Il est indispensable de constituer un organisme social spécifique et d’avoir une capacité autonome de développement : cela, seule la classe ouvrière est en condition de l’assurer. Les formes paysannes et primitives préconisées par le multiculturalisme de gauche ne sont pas des îlots sociaux permettant, à partir de ces bases, d’affronter le capitalisme. Au contraire, des vestiges de précapitalisme sont insérés dans le mode de production dominant, où ils jouent une fonction auxiliaire, mais éventuellement importante, de renforcement des formes d’exploitation les plus dégradées.

Si d’un côté, la lutte des travailleurs contre les patrons d’une entreprise exerce une pression pour l’augmentation de la productivité et contribue donc au développement de la plus-value relative et du capitalisme lui-même ; de l’autre, en sens inverse, cette lutte contribue à renforcer les liens de solidarité entre les travailleurs opposés à la hiérarchisation qui sévit dans la production capitaliste. Ces relations d’un genre nouveau, solidaires et égalitaires, tissées dans le combat, constituent la base réelle possible d’une nouvelle société. Cependant, on ne trouve pas cette force dans les vestiges historiques en décomposition, désertés par les jeunes générations, qui ne sont pas prêtes à vivre dans la pauvreté pour soutenir une idéologie qui leur est étrangère.

Il arrive parfois que ces résidus sociaux archaïques soient maintenus artificiellement grâce à divers financements, dans la mesure où ses membres réussissent à se déguiser avec leurs accessoires traditionnels. Ils apparaissent dans des manifestations publiques ou des vidéos de propagande, de la même façon que, dans certains villages, les autochtones enlèvent leurs vêtements ordinaires pour mettre tel ou tel costume traditionnel avant d’accueillir un groupe de touristes. En fait, la frontière est très mince entre une demi-farce et une farce totale, et le multiculturalisme ne se limite pas à restaurer et promouvoir des ruines sociales. Dans certains cas, il invente même, de haut en bas, de pseudo-identités, pour les ajouter dans la malle sans fond des sujets historiques, transformant ainsi la recherche anthropologique en une fabrication permanente de scénarios.

Pour les défenseurs du multiculturalisme dans le milieu universitaire – et les mouvements sociaux liés à ces vestiges historiques comptent parmi eux un nombre de partisans toujours renouvelé – il ne s’agit pas d’une erreur de perspective. Le soutien à cette composante de la plus-value absolue correspond, dans les universités, à des intérêts égoïstes immédiats : il vise à conserver des sujets d’étude de la même façon que l’on livre régulièrement des cobayes aux laboratoires.

Les départements des universités et leurs associés au sein des mouvements sociaux déploient des efforts étonnants pour conserver la langue, le mode de vie et les traditions de communautés archaïques dont il ne reste plus qu’une lamentable imitation ; par contre, les jeunes de ces mêmes communautés souhaitent émigrer et abandonner un milieu qui ne représente que la misère et ils veulent parler une langue leur permettant de s’insérer dans le marché général du travail.

Ces exemples montrent comment l’acculturation est la réponse des travailleurs au multiculturalisme des professeurs. Si l’on transpose la question sur le plan politique, on assiste d’un côté au processus de formation d’une culture de classe commune et, de l’autre, à une tentative d’obstruction au développement d’une conscience de classe.

 

6.

Cependant, sur le plan lexical, le multiculturalisme a promu le politiquement correct, système de substitutions qui masque la réalité derrière un rideau de mots. Cette propension des multiculturalistes à fabriquer des scénarios, et beaucoup plus grave, à croire dans leurs mises en scène, se traduit notamment par la résurrection des jardins urbains.

Il y a encore quelques décennies, dans les centres industriels les plus pauvres, il était courant que les familles ouvrières cultivent des lopins de terre, à la périphérie des villes et aussi dans les espaces vacants à l’intérieur des villes, lopins qui assuraient un complément à leur alimentation. Ces jardins contribuèrent à l’aggravation de l’exploitation parce qu’une partie de la reproduction de la force de travail, qui devait relever de la responsabilité des employeurs, restait à la charge des travailleurs ; cette situation exerçait une pression à la baisse sur les salaires en les maintenant à un niveau inférieur aux nécessités de base. Les travailleurs contribuaient ainsi à augmenter la plus-value absolue.

Maître accompli dans l’art d’obliger le peuple à se serrer la ceinture, le dictateur Salazar encouragea la création de jardins urbains au Portugal. En effet, pour lui, ils représentaient évidemment l’un des engrenages de l’exploitation mais ils avaient aussi l’avantage de nourrir ce lyrisme rural qu’il chérissait tant. Néanmoins, suite au développement du capitalisme et aux pressions de la plus-value relative, au Portugal comme dans les autres pays industrialisés, les jardins sont aujourd’hui enterrés sous les fondations des nouveaux édifices.

Au cours des dernières années, les jardins urbains ont refait surface et semblent être l’ornement indispensable de la prétendue «gauche» ; ils n’ont plus une fonction alimentaire mais strictement idéologique, dans un double sens.

D’une part, dans les centres-villes où ils sont plantés, parfois même au cours de manifestations éphémères, au milieu des places publiques, les jardins sont présentés comme un manifeste anti-urbain, une déclaration d’hostilité envers les villes et la société industrielle. D’autre part, les jardins accomplissent une fonction rituelle, magique ou religieuse ; ils sont une hiérophanie (une manifestation du sacré) pour ce mysticisme de la nature dans lequel l’écologie se convertit si facilement. Dans ce double sens, les jardins urbains ne symbolisent nullement une pénétration de la société rurale au sein de la société urbaine, mais, paradoxalement, la façon dont la civilisation urbaine considère le monde rural.

Il convient de rappeler que, dans l’histoire de la peinture occidentale, c’est seulement avec le développement des centres urbains que le paysage s’est détaché du fond des tableaux et est devenu un objet pictural en lui-même. Suite à ce processus, une partie des grands remodelages esthétiques du premier modernisme ont pris pour objet formel la campagne, comme dans le cas des Impressionnistes, une «campagne» qui, souvent, était seulement la périphérie de Paris. Le paysage s’est défini donc comme la campagne vue à travers les yeux des citadins. Ensuite, avec le futurisme et le dadaïsme, le néoplasticisme et le constructivisme et, plus profondément, avec les artistes américains des années 1950, le paysage rural a disparu en tant qu’évocation mythique. L’art a commencé alors à assumer pleinement le monde urbain et industriel dans lequel nous vivons.

La mythification esthétique de la campagne a recommencé à partir des années 1980. A partir de là, un courant très important du conceptualisme – qui a atteint aujourd’hui, dans les arts plastiques, le degré d’hégémonie conquis par l’écologie dans la société en général – est devenu ruralisant et écologiste. Rien ne me donne davantage envie de rire que ces installations qui réunissent de la terre, quelques pierres et morceaux de bois, non pas à la campagne mais dans les galeries et les musées des grandes villes. Le paysage a été ressuscité et, même si c’est un paysage de type nouveau, il continue à représenter la campagne à travers le regard des citadins. La nouvelle vague des jardins urbains fait partie de ce contexte.

7.

 

A certains moments de l’histoire, la gauche radicale a repris le dilemme d’Engels, socialisme ou barbarie, annonçant que si le capitalisme n’était pas détruit, la barbarie s’installerait à court terme. Ce

fut le cas au cours de la Première guerre mondiale, et ce pronostic reposait sur une observation lucide des effets du militarisme et une anticipation du fascisme. Après la seconde guerre mondiale, cette devise a nourri la crainte de l’imminence d’un troisième conflit mondial, et fort peu de militants d’extrême gauche pensèrent que la guerre en Corée n’allait pas s’étendre à toute la planète.

Aujourd’hui, cependant, les écologistes et les multiculturalistes qui composent la majeure partie de la soi-disant «gauche» semblent avoir adopté la devise socialisme ET barbarie. La modification de la conjonction de coordination change tout. Souhaiter construire un socialisme fondé sur la négation de la civilisation urbaine et de la société industrielle, c’est vouloir la barbarie. Pourquoi diable défendrais-je une barbarie sous prétexte qu’elle est collective ?

Dans des articles antérieurs, j’ai déjà incité les écologistes les plus hostiles à la civilisation urbaine à se pencher sur la ruralisation généralisée de la société entreprise par le régime des Khmers rouges, au Cambodge, durant la seconde moitié des années 1970. Mon conseil est resté sans effet, peut-être parce que les écologistes craignent, à juste titre, que cette étude leur révèle ce qu’ils préfèrent ignorer.

En effet, il est étrange que, au moins en Amérique latine, les écologistes n’aient pas découvert un de leurs précurseurs, José Gaspar Rodriguez de Francia14, le dictateur du Paraguay, El Supremo. Cependant, le Paraguay, durant la première moitié du XIXe siècle, n’était pas une société véritablement capitaliste. Francia avait une base logique lui permettant de croire que l’utopie de Rousseau pourrait y être immédiatement applicable. A l’époque, il n’avait pas besoin de désurbaniser et désindustrialiser son pays, simplement de ne pas l’urbaniser ni de l’industrialiser. Au contraire, l’application de cette utopie au Cambodge poussa les Khmers rouges, dès le départ, à vider les villes, dès le 17 avril 1975, le jour même où ils s’emparèrent de la capitale.

Dans d’autres pays, les paysans constituèrent la base sociale de la guérilla et le socle initial de la prise du pouvoir par des partis décidés à engager un programme de modernisation et d’industrialisation. Au Cambodge, par contre, les Khmers rouges procédèrent à la destruction soudaine des conditions sociales et économiques qui auraient permis d’industrialiser le pays. D’un jour à l’autre, ils ont dissous la population urbaine, y compris la totalité du prolétariat ; fermé les universités et les écoles ; tué ou laissé mourir de nombreux enseignants ainsi qu’entre 80 % et 90 % des artistes professionnels ; dispersé dans les campagnes entre deux et trois millions de citadins ; et transformé toute la population (sauf les cadres dirigeants) en travailleurs agricoles. Notez que l’agriculture familiale fut également détruite, parce que la famille fut remise en cause en tant qu’unité sociale et que des mesures furent prises pour la dissoudre. La ruralisation extensive reposa sur une forme d’esclavagisme d’Etat.

Le pays fut transformé en un damier de rizières séparées par des digues et des canaux, le riz et l’eau formant officiellement le bipied de ce projet de ruralisation. Peut-être s’agissait-il en fait d’un trépied, car les Khmers rouges avaient prévu d’utiliser massivement l’urine comme engrais ; ils se plaignaient que seulement 30 % de l’urine fussent recueillis et qu’en plus on gaspillât aussi celle des vaches et des buffles.

Voilà une leçon intéressante pour les adversaires des engrais dits chimiques. Les coûts humains et économiques de ces choix politiques sont maintenant bien connus. Entre 1,5 et 2 millions de morts sur une population d’environ 7 millions d’habitants ; un holocauste dû aux déplacements de population, à la répression politique, au génocide des minorités ethniques, à la famine et aux maladies causées par la crise provoquée dans l’agriculture. Tel fut le vrai visage de cette utopie rousseauiste15.

 

14 José Gaspar Rodriguez de Francia fut le dictateur du Paraguay entre 1814 et 1840. Partisan d’une autarcie absolue, individu frugal et abstème, il vécut dans la même austérité et le même isolement qu’il imposa à son peuple. Admirateur de Voltaire et Rousseau, il limita les pouvoirs de l’Eglise catholique et de l’aristocratie, interdit l’émigration et l’immigration, afin de couper les liens entre son pays et le reste du continent et du monde. Il introduisit des méthodes modernes d’agriculture, fit construire des routes, des ponts et des forts, et entretint une armée considérable. Il maintint son pouvoir sur les 300 000 habitants du Paraguay en s’appuyant sur un solide réseau d’espions et une police d’Etat, incarcérant tous ses opposants. Augusto Roa Bastos lui a consacré un roman : Moi, le Suprême (NdT).

15 Pour un autre point de vue sur Rousseau, on pourra lire avec profit l’article de Sacha Sher

«L’influence de Rousseau sur l’idéologie et le comportement de Pol Pot et de ses camarades» qui montre notamment que, même si Rousseau a écrit «J’aime encore mieux voir les hommes brouter l’herbe dans les champs que s’entre-dévorer dans les villes» et si les Khmers rouges ont pu puiser dans les idées de Rousseau, l’influence directe des écrits et surtout des pratiques de Lénine et de Staline est sans aucun doute plus déterminante !

Il importe peu ici de savoir si les dirigeants des Khmers rouges avaient lu, ou pas, Rousseau lorsqu’ils étudièrent à Paris, parce que les idéologies se diffusent par de nombreux canaux et sur des plans très différents. Je souhaite attirer l’attention sur le caractère rousseauiste du programme des Khmers rouges, comme l’ont déjà fait certains auteurs16. Un spécialiste17 a soutenu que Sparte serait la seule analogie historique utile pour comprendre le régime des Khmers rouges, mais, même dans ce cas, nous retombons encore sur Rousseau qui proposa Sparte comme un modèle.

 

Bien que de façon plus indirecte que directe, l’écologie doit également beaucoup aux idylles de Rousseau. Il faut donc rappeler que, dans d’autres cas, leurs conséquences furent beaucoup moins paradisiaques que ce qui apparaissait dans ses écrits. Un spécialiste du fascisme mentionne le

«nationalisme organique de Rousseau, pour qui la nation, composée des morts, des vivants et de tous ceux qui ne sont pas encore nés, obéissait idéalement à une volonté générale qui pourrait être mieux définie comme une sorte de révélation très spéciale18». Cette piste d’analyse nous permet d’établir une ligne de filiation entre l’un des noms les plus illustres du libéralisme bourgeois et quelques-unes des formes les plus sombres du fascisme.

Mettant son esprit caustique au service d’un don de synthèse rigoureux, Bertrand Russell avait d’ailleurs déjà signalé cette hypothèse : il ne craignait pas d’écrire que «Hitler est le résultat de Rousseau19». Il rejoint ainsi l’opinion de Victor Klemperer qui, en dehors de nous avoir laissé le récit d’une vie juive20 sous le Troisième Reich, était aussi un érudit de la culture française, et consigna dans son journal: «Le démasquage posthu

(http://rousseaustudies.free.fr/articleRousseauPolPot.html), (NdT).

16 Michael Charles Rakower, «The Khmer Rouge: An Analysis of One of the World’s Most Brutal Regimes», dans Ross A. Fisher, John Norton Moore et Robert F. Turner (dir.), To Oppose Any Foe: The Legacy of U.S. Intervention in Vietnam, Carolina Academic Press, 2006, p. 215 et note 53.

17 Ben Kiernan, «External and Indigenous Sources of Khmer Rouge Ideology», dans Sophie Quinn- Judge et Odd Arne Westad (dir.), The Third Indochina War: Conflict between China, Vietnam and Cambodia, 1972-79, Routledge, 2006.

18 Eugen Weber, Varieties of Fascism. Doctrines of Revolution in the Twentieth Century, D. van Nostrand, 1964, p. 7.

19 History of Western Philosophy and its Connection with Political and Social Circumstances from the Earliest Times to the Present Day, The Folio Society, 2004, p. 654. Russel expose cette thèse dans les pages 654 à 669.

20 Précisons tout de même que Victor Klemperer s’était converti au protestantisme en 1912 et ne se sentait pas du tout juif. Marié avec une «aryenne», il ne fut pas déporté (l’ordre de déportation arriva juste avant la chute du Reich). Bourgeois réactionnaire et nationaliste, il haïssait les spartakistes et les communistes allemands ; il était partisan d’une nouvelle guerre avec la France pour reprendre l’Alsace- Lorraine et réparer les dégâts causés par le Traité de Versailles. Il écrit dans son journal : «Même si j’en venais à haïr l’Allemagne, je n’en demeurerais pas pour autant moins allemand, je ne peux me dépouiller de ma germanité.» (NdT)

25 mars 2026

La mythification de la paysannerie


L’acceptation du mythe de l’équilibre naturel correspond au triomphe absolu de la tradition.

Depuis plus d’un siècle, l’extrême gauche prédit la crise du capitalisme avec une régularité insistante : plus ces révolutionnaires prétendent être des prophètes, plus ils annoncent qu’il s’agit de la crise finale et ultime. Malgré cela, le capital s’est accumulé et concentré, l’économie s’est développée et le système capitaliste s’est renforcé et développé, ce qui n’empêche pas les prédictions habituelles de se répéter. Mais ces erreurs d’optique ne sont pas dues uniquement au fait que la majorité des révolutionnaires prennent leurs désirs pour des réalités et construisent des stratégies fondées sur des rêves. Elles sont également dues à l’instabilité inhérente au capitalisme.

Le capitalisme est le seul mode de production qui exige l’instabilité, alors que tous les systèmes économiques précédents ont cherché à garantir que leurs conditions de fonctionnement restent inchangées. Les anciens systèmes d’exploitation avaient tendance à reproduire la même profession dans les mêmes familles et les mêmes types de production dans les mêmes lieux. Le capitalisme a complètement changé ce panorama et institué comme règle la mobilité de la force de travail et la mutabilité des types de production.

C’est pourquoi le capitalisme ne peut ni survivre ni se développer sans crises sectorielles et régionales permanentes, sans l’adoption continue de nouvelles techniques et de nouveaux systèmes d’organisation, sans que de nombreux travailleurs soient jetés au chômage tandis que d’autres sont absorbés par de nouvelles branches d’activité, sans le déplacement continu de volumes importants de capitaux, sans la migration d’énormes vagues humaines, et sans des destructions qui s’accompagnent toujours de constructions.

Plutôt que de révéler une quelconque crise générale du capitalisme, l’instabilité est plutôt un symptôme de sa vitalité. Dans ce système, l’instabilité n’implique pas en soi un déséquilibre, parce que l’équilibre peut se restaurer dans le temps ou dans l’espace : un déséquilibre peut être compensé plus tard, ou ailleurs, par autre un déséquilibre dans la direction opposée. Voilà pourquoi les prophètes pressés se trompent, lorsqu’ils confondent instabilité et crise.

Cette confusion, cependant, n’est pas dépourvue de base sociale, parce qu’un mode de production, afin d’assurer la vitalité de ses fondements, remet sans cesse en cause ses formes d’existence épisodiques et que le fait de les remplacer par d’autres formes semble représenter un risque grave. Eduqués dans l’idée qu’il leur faut accepter la mutabilité de tous les moyens économiques et de toutes les conditions d’existence, les exploités finiront-ils par concevoir la précarité de ce système ?

Alors qu’un courant idéologique défend les valeurs du progrès et annonce que l’instabilité fait partie des nécessités de la vie, un autre insiste sur la nécessité de doter la société d’une ancre conservatrice. Les idéologies capitalistes ont oscillé entre ces deux points de vue et, dans la plupart des cas, elles les combinent de différentes façons. C’est dans ce contexte qu’a surgi le mythe de la nature.

L’idée que la société industrielle aurait rompu l’équilibre de la nature est fondée sur l’hypothèse que cet équilibre aurait un jour existé. Les écologistes, qui ont acquis une très grande capacité d’expression publique et conquis un pouvoir d’intervention surprenant dans la société contemporaine, admettent implicitement, quand ce n’est pas explicitement, un axiome fondamental – le mythe de l’équilibre naturel et de la nature comme modèle à l’aune duquel il faudrait évaluer les instabilités économiques. Ils présentent systématiquement les contradictions sociales comme des contradictions entre la société et la nature, ce qui leur permet d’escamoter le processus d’exploitation et ses conséquences.

Attribuer à la nature un état originel où aurait régné l’équilibre et lui appliquer les postulats généraux de tous les autres équilibres, c’est y chercher la justification d’illusoires harmonies sociales et donc séparer totalement la société de ses modes de fonctionnement. La naturalisation est la forme suprême de la réification. Dès l’instant où un modèle d’ordre particulier est présenté comme naturel, il devient éternel et incontestable. L’acceptation du mythe de l’équilibre naturel correspond au triomphe absolu de la tradition.

Je ne m’étonne pas que certaines idéologies soient reliées de façon claire et exclusive à l’aile la plus rétrograde du capitalisme. Mais il est troublant que l’extrême gauche ait avalé l’appât, l’hameçon et la canne à pêche du mythe de la nature – de plus, il s’agit d’une situation nouvelle. Jusqu’à il y a quelques décennies, la gauche se caractérisait par le désir d’accélérer l’avenir et les amateurs de reliques peuplaient seulement les rangs des conservateurs. Aujourd’hui, la situation s’est inversée : c’est de l’extrême gauche que s’élèvent le plus de louanges pour les vertus des facteurs historiques de stabilité, tandis que la droite, même lorsqu’elle se prétend conservatrice, ne craint absolument pas d’initier des innovations qui liquident les vestiges du passé. Par ailleurs, pourquoi l’ancienneté d’une culture, ou d’un comportement collectif, est-elle présentée comme un critère en faveur de leur nécessaire survie, alors qu’on pourrait plus logiquement argumenter qu’il est temps, pour un phénomène qui dure depuis très longtemps, de disparaître ?

L’un des artifices du multiculturalisme consiste à s’insurger contre la destruction des cultures, des langues et des modes de vie archaïques, comme s’ils avaient toujours existé et n’étaient pas issus, à leur tour, de la destruction de cultures et de langues antérieures. Les multiculturalistes servent ainsi un double objectif. Tout d’abord, sur un plan stratégique général, ils cherchent à maintenir la population pauvre fragmentée dans une multitude de mini-groupes, précisément au moment où le Capital, pour sa part, est mondialisé. Cette démarche contribue à renforcer le Capital lorsque surviennent des confrontations sociales. En second lieu, et dans le domaine plus réduit de leurs intérêts professionnels, les multiculturalistes, tous passés par l’université, cherchent à maintenir en vie leurs cobayes humains puisque ceux-ci leur servent à écrire des thèses et des articles sur les cultures et les langues qu’ils étudient.

La nature est un mythe : elle n’existe pas, sinon en tant qu’objet de l’action humaine.

Si je devais définir les limites de la nature, j’utiliserais des termes équivalents à ceux de la chose en soi de Kant, c’est-à-dire ce qui, restant extérieur à l’action humaine, ne peut être connu, parce que l’homme ne pense et ne connaît que ses propres actions. Depuis l’aube de l’humanité ce mythe a été dévoilé. Selon les archéologues qui ont essayé de reconstruire la base des idées qui prévalaient au néolithique et les chercheurs qui se consacrent à l’analyse structurale des récits mythologiques, l’un des éléments fondateurs des idéologies archaïques était l’opposition entre la culture humaine et la nature, entre monde civilisé et espaces sauvages.

Aristote s’est inséré dans une très longue lignée : en définissant l’homme comme un animal social, il le définissait effectivement comme un être antinaturel. Le fait que ce philosophe grec, pour étudier le phénomène du changement, ait eu recours à des analogies tirées de l’activité artistique et artisanale indique qu’il considérait la nature comme un objet d’intervention. En tant que principe de changement, la nature, telle qu’Aristote la comprenait, s’oppose d’un côté au hasard et, de l’autre, au travail de l’artisan et de l’artiste. A l’inverse, les artistes et les artisans, même s’ils se servent des mêmes matériaux que la nature, nous transforment de différentes manières ; donc au lieu d’imiter la nature, ils entrent en concurrence avec elle.

À cet égard, au IIe siècle avant notre ère, à une époque où les techniques avaient commencé à acquérir une autre importance, le philosophe stoïcien Panétios de Rhodes soutint que l’activité manuelle des êtres humains pouvait compléter la nature, créant ainsi une sorte de nouvelle nature.

Et à l’aube de l’époque où la science devint expérimentale, ce classique méthodologique qu’est le Novum Organum de Francis Bacon annonça que «la technique est l’homme ajouté à la nature1», ce qui signifie, comme l’a souligné Jean-François Revel, commentateur subtil des questions philosophiques, que «la nature sans la technique humaine ne serait pas la nature». A tous les déséquilibres inhérents à la nature, il faut en ajouter un de plus, l’action sociale, qui étant toujours contradictoire, ne peut être comprise que comme un déséquilibre qui détermine d’autres déséquilibres.

Les différentes technologies qui se sont succédées ne se sont pas limitées pas à introduire des déséquilibres. Dans la mesure où elles matérialisent certains systèmes de relations sociales, elles sont toutes apparues pour résoudre des déséquilibres plus ou moins aigus résultant de l’appropriation sociale de la nature, inaugurant ainsi différentes formes de déséquilibre.

Je ne prendrai qu’un exemple mais qui illustre tous les autres, sans exception. L’utilisation du charbon minéral au début de l’industrie capitaliste, durant la transition du XVIIIe au XIXe siècle, source d’énergie très polluante et à laquelle aujourd’hui on attribue tant de maux, est née pour résoudre un énorme déséquilibre provoqué, sous le système seigneurial, par le fait qu’on utilisait le bois dans pratiquement toutes les constructions et de multiples fabrications. Cette utilisation extensive du bois en tant que matière première suscita une telle diminution des surfaces occupées par les bois et les forêts que, en Grande-Bretagne, le bois dut être importé de pays lointains et atteignit des prix inabordables. L’utilisation du charbon minéral vint résoudre la crise soulevée par l’utilisation du bois dans la société européenne précapitaliste.


 

L’industrie moderne se limita initialement à résoudre les déséquilibres insoutenables créés par les technologies et les formes d’exploitation qui l’avaient précédée. Depuis lors, elle a su répondre à des déséquilibres qu’elle avait elle-même créés, en adoptant d’autres modalités contradictoires et donc, elles aussi, déséquilibrées. On ne peut même pas estimer que la société industrielle aurait atteint un potentiel destructeur plus élevé, en termes relatifs. Bien au contraire, on peut formuler la règle suivante : plus les moyens techniques employés par une société sont rudimentaires, plus vastes seront les répercussions de leur action sur la nature, par rapport aux résultats obtenus sur le plan de la production matérielle. Il existe de nombreuses études sur les systèmes économiques qui utilisent des technologies archaïques, qu’il s’agisse de peuples préhistoriques ou de peuples contemporains, et ces études confirment cette règle. Je me limiterai à deux exemples.

Les groupes sociaux nomades qui utilisaient des outils de pierre taillée ne les aiguisaient pas lorsque leur tranchant était émoussé, mais les mettaient de côté et taillaient d’autres instruments. Dans des délais extrêmement courts, de minuscules groupes humains réussissaient à épuiser complètement des carrières importantes ; ils

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1 La phrase de Francis Bacon et le commentaire de Jean-François Revel se trouvent dans l’Histoire de la philosophie occidentale de Thalès à Kant, Nil, 1994, p. 357 (réédition Pocket 1996).

cherchaient alors une nouvelle source d’approvisionnement, jusqu’à ce qu’ils aient de nouveau consommé trop de pierre, et ainsi de suite. Comme le même système était appliqué à d’autres matières premières et aux aliments, d’énormes territoires devenaient inutilisables dans un court laps de temps.

Pour chasser les animaux, les petits groupes itinérants de chasseurs-collecteurs mettaient souvent le feu à une forêt ou une savane ; lorsque le vent poussait les flammes en direction d’un précipice, ils provoquaient la fuite des animaux qui y tombaient pour échapper aux flammes. Une vaste zone était ainsi incendiée et le nombre d’animaux qui mouraient de cette façon était bien supérieur aux capacités de consommation de ces petits groupes. En effet, ils ne connaissaient pas encore les méthodes de conservation à long terme, et l’on mangeait seulement la viande immédiatement consommable. Quand il partait dans un autre endroit, ce petit groupe humain laissait derrière lui une destruction incomparablement plus importante que les avantages qu’il avait retirés de la chasse. Je pourrais ajouter d’innombrables exemples, qui illustrent tous une seule règle : en proportion du niveau de production souhaité, les technologies les plus grossières sont celles qui provoquent les effets secondaires les plus graves et qui endommagent les zones les plus vastes.

Le mythe de l’équilibre naturel est inséparable du mythe du bon sauvage, cet être humain primitif censé vivre en harmonie avec le milieu qui l’entoure. La conception moderne du sauvage, élaborée par une société européenne qui possède certaines techniques de production très avancées, a abouti à une distorsion de la capacité d’observation des navigateurs et des colonisateurs, qui ne pouvaient pas comprendre la sophistication considérable de cette humanité qu’ils abordaient pour la première fois. En cherchant chez autrui seulement ce qu’ils possédaient eux- mêmes, les Européens sont évidemment arrivés à la conclusion que les autres n’avaient rien, ou très peu, à offrir, alors qu’en fait ces sociétés, même si elles conservaient, sous des formes simples, certains domaines d’activité qui en Europe avaient atteint une grande complexité, avaient développé la complexité dans d’autres domaines, qui, par contre, avaient seulement atteint un stade rudimentaire chez les Européens. Pour le meilleur et pour le pire, se répandit ainsi l’idée que les sauvages vivaient en communion avec la nature, plutôt qu’on comprenne que ces personnes agissaient également sur la nature, la détruisaient et la recréaient selon des modèles sans aucun doute différents de ceux des Européens, mais pas moins lourds de conséquences.

Le mythe du bon sauvage, propagé par certains anthropologues qui curieusement, dans le paysage politique actuel, s’affirment «de gauche», a renforcé les implications socialement conservatrices du mythe de la nature. Si la Terre, mère commune, était la source inépuisable d’une tradition pérenne et immuable, alors les hommes et les femmes prétendument dépourvus de techniques seraient les acteurs d’une vie exemplaire. Le type de racisme apparu dans les pays germaniques avec le romantisme, au moment de la transition entre le XVIIIe et le XIXe siècle, a introduit un changement dans ce mythe : il a intronisé comme modèle de la tradition, non pas des individus ayant une couleur de peau et un type de nez différents, mais cette partie de la population européenne qui avait été reléguée à l’utilisation d’instruments archaïques, les agriculteurs. La nuit des temps est l’ignorance des historiens et l’immuabilité des techniques archaïques est l’ignorance de ceux qui émettent des commentaires triviaux sur les changements intervenus. Ceux qui recherchent dans l’histoire une stabilité qui n’a jamais existé la falsifient pour en tirer des avantages politiques actuels. Il importe peu aujourd’hui aux amateurs de l’archaïsme paysan que, depuis les recherches de Richard Lefebvre des Noëttes2, puis, dans une autre perspective, de Marc Bloch3 et de ses disciples, comme André-Georges Haudricourt4, on sache que les techniques rurales, loin d’être restées immuables, ont subi de nombreuses adaptations et même parfois des remodélations extrêmement profondes et relativement rapides, pour remédier aux déséquilibres provoqués par des techniques antérieures, inaugurant ainsi de nouveaux déséquilibres.

Dans un ouvrage consacré au régime seigneurial européen5 entre le Ve siècle et le XVe siècle, j’ai analysé en détail les transformations des techniques agricoles. Le lecteur intéressé y trouvera une bibliographie abondante, mais cela servira-t-il à quelque chose ?

Nous sommes en train de parler de mythes : ceux-ci sont d’autant plus solides, qu’ils résistent aveuglément aux démonstrations qui les invalident. Le romantisme considère que les agriculteurs européens sont, depuis des temps immémoriaux, attachés à des techniques qui, en comparaison avec les changements rapides intervenus dans l’industrie, sont présentées comme neutres, en réalité comme des non-techniques.

Pour illustrer ce parcours idéologique, prenons le cas d’Ernst Moritz Arndt, l’un des représentants du racisme et du nationalisme romantique aux connotations linguistiques, qui passa de l’apologie de la paysannerie à la

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2 Cf. La Force animale à travers les âges, 1924, et L’attelage, le cheval de selle à travers les âges, contribution à l’histoire de l’esclavage, 1931 (NdT).

3 Cf. Les caractères originaux de l’histoire rurale française, 1931, et La Terre et le Paysan. Agriculture et vie rurale aux XVIIe et XVIIIe siècles, 1999 (NdT).

4 Cf. L’Homme et la charrue (1955) écrit avec M.J.B. Delamarre ; La technologie, science humaine. Recherches d’histoire et d’ethnologie des technique, 1987 ; et Des gestes aux techniques. Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes, 2010 (NdT).

5 Poder e Dinheiro. Do Poder Pessoal ao Estado Impessoal no Regime Senhorial, Séculos V-XV, op. cit. Le lecteur pourra consulter l’entrée consacrée aux techniques agraires dans l’index thématique placé à la fin de chaque volume.

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glorification de la terre. Selon Arndt, la nature était une totalité organique, dans laquelle les plantes, les roches et les êtres humains étaient interdépendants, sans que certains soient plus importants que d’autres. Dans ce cadre, le sol et la race étaient présentés comme faisant partie du même ensemble.

Dans le cercle des intellectuels formés par le romantisme allemand s’est développé un lieu commun : l’idée que les forêts auraient façonné le mode de pensée teutonique et donc conditionné les caractéristiques cérébrales de la race. Martin Bernal, un historien qui s’est penché sur ces questions, a analysé «la tendance persistante des romantiques à déduire le caractère d’un peuple à partir des paysages de sa terre natale6». Vous noterez qu’ils ne choisissaient pas le facteur géographique au détriment du facteur racial, mais les unissaient tous deux dans un ensemble indifférencié, parce que la vue de ces panoramas naturels était censée déterminer une langue donnée et qu’à cette langue correspondait une structure donnée du cerveau. «Le XIXe siècle venait à peine de commencer que la relation mortifère entre l’amour de la terre et le nationalisme raciste militant était déjà solidement établie7», observe Peter Staudenmaier.

Ainsi s’est créé le mythe de l’harmonie entre le paysan et la nature ou, en termes plus drastiques, l’intégration totale du paysan dans la nature, en tant qu’élément naturel. Cultivateur de racines, le paysan allait devenir une racine, profondément implantée dans la Terre-Mère, sa patrie.

En postulant l’équilibre de la nature et en considérant qu’une industrie démoniaque a introduit le déséquilibre, les écologistes actuels embrassent étroitement – peut-être sans le savoir – un couple de concepts qui a structuré la dialectique de l’histoire dans l’œuvre principale d’Oswald Spengler, l’un des monuments de la pensée d’extrême droite durant les premières décennies du XXe siècle : la culture, qui correspondrait à une essence organique et se définirait par sa cohésion interne ; et la civilisation, qui serait purement extérieure et accidentelle, et ne dépasserait pas le niveau technique. Pour Spengler, il s’agissait de l’opposition entre la vie et l’artifice, l’organique et le mécanique. «La culture et la civilisation, c’est-à-dire, le corps vivant et la momie d’un être animé!» Par conséquent, inévitablement, la «civilisation représente la victoire de la ville. La civilisation se libère de ses origines rurales et court à sa propre destruction8».

Bien avant que n’apparaissent les élucubrations des écologistes, il a suffi d’utiliser cette paire de concepts pour que l’un des classiques de la pensée d’extrême droite atteigne la principale conclusion des écologistes.

Examinons maintenant quelques autres fils de cette histoire.


 

João Bernardo, 2012, traduit du portugais par Y.C.


 

(Cet article fait partie d’une série de 3 articles sur « Le mythe de la nature » : Le mythe de la nature (2012)


 

  • La mythification de la paysannerie


 

  • Agriculture familiale et fascisme italien


 

  • L’agriculture familiale et le nazisme

et sont inclus avec d’autres textes dans le livre de João Bernardo, Contre l’écologie, Editions NPNF, 2017.

notes

6 Cf. Black Athena. The Afroasiatic Roots of Classical Civilization, volume I: The Fabrication of Ancient Greece 1785-1985, Rutgers University Press, 1987, p. 334. [Ce livre a été édité aux PUF en 1996 sous le titre Black Athena, Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, tome 1 : L’invention de la Grèce antique, (NdT).]

7 Janet Biehl et Peter Staudenmaier, Ecofascism. Lessons from the German Experience, AK Press, 1995, p. 6. [Cet article offre un bref résumé en français de ce livre : http://www.larevolutionencharentaises. com/spip.php?article176, (NdT).]

8 Les citations d’Oswald Spengler sont tirées de l’édition espagnole de son livre, La Decadencia de Occidente. Bosquejo de una Morfología de la Historia Universal, Espasa-Calpe, 1942-1944, volume II, p. 205, et volume III,

p. 150. [La traduction française est parue chez Gallimard en 1948 sous le titre : Le déclin de l’Occident. Volume I : Forme et réalité. Volume II : Perspectives de l’histoire universelle (NdT).]

 

12 février 2026

Israël épand des pesticides toxiques sur des villages du Sud Liban: un crime qui menace les sols et la population

 

 

Israël épand des pesticides toxiques sur des villages du Sud Liban: un crime qui menace les sols et la population

Par Robert Bibeau le 11 février 2026

Par  Amani Al-Maqhour  (Liban)

Dans le cadre de ses violations et crimes répétés contre le Liban, sa souveraineté et son peuple, l'ennemi terroriste israélien a épandu des pesticides chimiques sur des villages frontaliers du Sud il y a deux jours. Cette action aggrave son bilan de violations et de crimes, passant du domaine militaire à celui des crimes environnementaux et humanitaires, dans une tentative systématique de détruire la vie dans la région.
«
Un crime environnemental et sanitaire», c'est ainsi que le président libanais Joseph Aoun a résumé les agissements de l'ennemi. Selon des informations obtenues par le journal Al-Akhbar, l'ennemi terroriste israélien a utilisé du glyphosate lors des opérations d'épandage de pesticides menées en début de semaine, comme l'ont révélé les résultats des tests effectués par l'armée libanaise et les forces de la FINUL au Sud-Liban.

Qu'est-ce que le glyphosate ?

Le glyphosate est un herbicide largement utilisé, en grandes quantités dans le monde. Outre son utilisation pour lutter contre les mauvaises herbes, il sert également à détruire de nombreuses espèces d'arbres. D'après des ingénieurs agronomes interrogés par Al-Akhbar, la zone aspergée d'herbicides par l'aviation sioniste  ennemie devrait commencer à jaunir en quelques jours, les arbres et la végétation mourant en 14 jours maximum. Les feuilles absorbent d'abord le glyphosate, qui s'infiltre ensuite dans les racines, provoquant la mort et le dépérissement complet de la plante.

Les herbicides dans la guerre

Cet acte n'est pas un simple fait technique, mais s'inscrit profondément dans la doctrine de la guerre moderne, où la nature elle-même est transformée en arme. Les États-Unis ont eux-mêmes cherché à anéantir leurs adversaires en utilisant de tels outils en raison de leurs effets à long terme. Par exemple, pendant la guerre du Vietnam, entre 1955 et 1975, les États-Unis ont utilisé l'Agent Orange (un herbicide chimique), qui a provoqué des malformations congénitales et des maladies chroniques dont les effets ont persisté pendant des décennies.

En conséquence, la Convention sur l’interdiction de l’utilisation militaire ou hostile de techniques de modification de l’environnement a été adoptée par les Nations Unies en 1976 et est entrée en vigueur en 1978. Cette convention interdit l’utilisation de toute technologie militaire causant des dommages importants ou durables, comme ce fut le cas au Vietnam.

Par ailleurs, l’article 8(2)(b)(4) du Statut de Rome de la Cour pénale internationale stipule que « le fait de lancer intentionnellement une attaque en sachant qu’elle entraînera des pertes de vies humaines ou des blessures involontaires de civils, ou des dommages à des civils, ou des dommages importants, durables et graves à l’environnement naturel, manifestement excessifs au regard de l’avantage militaire global concret et direct escompté, constitue un crime de guerre s’il n’est pas proportionné à l’avantage militaire escompté ». (sic)

L’émergence des droits de troisième génération, reconnus par l’Assemblée générale des Nations Unies en 2022 comme des droits universaux, également appelés droits de solidarité, englobe les droits relatifs à l’environnement, au développement durable et à la paix, et vise à garantir une coexistence harmonieuse entre l’humanité et l’environnement. Ce qui s'est passé au Sud-Liban constitue ni plus ni moins qu'une violation des droits de cette génération, notamment le droit à un environnement sain. Polluer les sols et l'eau revient à condamner à mort les populations locales, et constitue une violation du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966, en particulier des droits à l'alimentation et à la santé.

Ce n'est peut-être pas la première fois que l'ennemi sioniste/terroriste  pulvérise des herbicides dans les zones forestières du Liban, mais c'est la première fois que cette activité aérienne est documentée, selon des ingénieurs agronomes. Par conséquent, leur prédiction selon laquelle les pluies récentes, survenues immédiatement après la pulvérisation, pourraient atténuer l'impact du glyphosate n'est pas rassurante, car ce produit nécessite deux à six heures de temps sec après application pour agir sur les arbres et atteindre leurs racines.

Amani Al-Maqhour

Beyrourh, le 05 février 2026

(Article publié dans ASSAWRA)

 

 

 

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10 février 2026

« Made in USA », 2025 : De la crise boursière à une nouvelle crise sanitaire?

« Made in USA », 2025

Publié le 16 Décembre 2024 par Pantopolis

Le Capital en dieu Moloch

Le Capital en dieu Moloch

« Made in USA », 2025 : De la crise boursière à une nouvelle crise sanitaire?

 

Si la bourse américaine a été provisoirement en hausse en 2024 après l’élection de Trump (et d’Elon Musk, son véritable mais éphémère colister), le désenchantement va vite s’installer dans l’électorat de cette dyarchie et l’ensemble de la classe capitaliste.

La revue française Capital décrit très crûment la situation sur le front boursier américain :

« 2025 pourrait être un millésime volatil pour la plupart des marchés actions. Et un krach en Bourse est même jugé probable par BCA Research, qui s’attend à un plongeon de plus de 20 % du marché actions, pouvant survenir d’ici fin juin 2025. En effet, plusieurs vents contraires sont à l’œuvre (inflexion négative sur les fronts de la consommation des ménages et de l’emploi, en particulier), sans parler des incertitudes entourant la politique économique des États-Unis lors du second mandat de Donald Trump. Enfin, la valorisation atteinte par le Nasdaq et le Dow Jones suggère qu’une bulle s’est formée à Wall Street et pourrait bien finir par éclater. »[1]

Sur le front sanitaire international, le très célèbre chercheur hongkongais Yuen Kwok-yung[2] affirme publiquement que « une nouvelle pandémie est inévitable et sera encore plus grave ». Bien que menacé de se voir retirer tous ses titres de médecin, celui-ci avait affirmé en 2019-2020 que le marché aux fruits de mer de Wuhan était la «scène de crime»  du Covid 19 [3].

Dans d’autres pays d’Asie, les effets délétères du changement climatique, niés par la tribu des climato-sceptiques, se font sentir à fleur de peau :

 «  …depuis une maladie inhabituelle transmise par les tiques en Thaïlande jusqu’à l’apparition surprise, en Colombie, d’une infection véhiculée par des moucherons »[4].

Et la détérioration de la situation, par propagation de nouveaux facteurs épidémiologiques, est palpable sur tous les continents, même les plus « développés » :

« Les empreintes du changement climatique se retrouvent dans tous les domaines, des épidémies records de dengue en Amérique latine et dans les Caraïbes à la propagation du virus du Nil occidental aux États-Unis »[5].

Aux USA, champion toutes catégories en matière d’armements de destruction  massive, Donald Trump a ajouté sa propre bombe E (épidémie) en nommant au ministère de la santé un ancien avocat, Robert F. Kennedy Jr, antivax patenté et extrémiste du « biseness as usual » dont les services ne tiennent compte que  des seuls intérêts de la grosse bourgeoisie du secteur agro-alimentaire, en jouant sciemment les apprentis sorciers :  

« Ces dernières semaines, les équipes de M. Kennedy ont aussi approché un grand producteur laitier dont les produits à base de lait cru ont été rappelés à plusieurs reprises pour cause de contamination par le virus H5N1. Pourquoi ? La future administration souhaite bénéficier de ses conseils afin de promouvoir la consommation de lait cru aux États-Unis » (sic).

Un journaliste du journal français Le Monde, résume ainsi la situation :

« C’est un scénario de film d’horreur qui s’écrit sous nos yeux. Non seulement le futur ministre américain de la santé est antivax, mais il entend promouvoir les conduites les plus à risque au regard du virus qui circule aujourd’hui sur le territoire des États-Unis. La gestion américaine de la crise du H5N1 met, et va continuer à mettre, le monde entier en danger. »[6].

Ce journaliste, fasciné (ou endormi) par les scénarios de films d’horreur, sans doute pressé de rendre in time son petit papier d’humeur, oublie tous les autres scenarii bien réels : Ukraine-Russie, guerres au Moyen-Orient, extension du domaine de la guerre dans la sphère indo-pacifique.  Tous ces scenarii sont  devenus réalité : le sang est versé à gros bouillons par les damnés de la terre pour le plus grand profit de toutes les classes possédantes du grand Moloch capitaliste.

Pantopolis, 16 décembre 2024.

 

[1] https://www.capital.fr/entreprises-marches/bourse-cac-40-nasdaq-dow-jones-ces-risques-pourraient-mener-a-un-krach-en-2025-1506836#:~:text=Le%20CAC%2040%20et%20Wall,de%20krach%20de%20la%20Bourse.

[2] Yuen Kwok-yung, avec son équipe, avait isolé et identifié le Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), une maladie infectieuse pulmonaire causée par un coronavirus.

[3] https://www.tf1info.fr/sante/sante-covid-19-une-nouvelle-pandemie-est-inevitable-et-sera-encore-plus-grave-alerte-un-eminent-chercheur-hongkongais-2310129.html.

[4] https://www.ledevoir.com/societe/sante/820083/chasseurs-virus-traquent-prochaines-menaces-pandemie.

[5] Article de l’AFP, in Le Devoir, Montréal, sept. 2024.

[6] Le Monde, 15 décembre 2024.

5 novembre 2025

COP29, 2024 : une énième mascarade validant la destruction de la planète et de la vie par TOUS les États capitalistes

Publié le 2 décembre 2024 par pantopolis, first of december 2024 COP29, 2024 : une énième mascarade validant la destruction de la planète et de la vie par tous les États capitalistes Production annuelle de CO2 par les principaux pollueurs de la planète (liste officielle)

  1. Chine : 11,4 milliards de tonnes de CO2/an 2.

  2. États-Unis : 5 milliards de tonnes de CO2/an

  3. 3. Inde : 2,7 milliards de tonnes de CO2/an

  4. 4. Russie : 1,7 milliard de tonnes de CO2/an

  5. 5. Japon : 1 milliard de tonnes de CO2/an

  6. 6. Iran : 749 millions de tonnes de CO2/an

  7. 7. Allemagne : 675 millions de tonnes de CO2/an

  8. 8. Arabie saoudite : 672 millions de tonnes de CO2/an Émissions de CO2/an

  9. 9. Indonésie : 619 millions de tonnes de CO2/an

  10. 10. Corée du Sud : 616 millions de tonnes de CO2/an

  11. 11. Canada : 546 millions de tonnes de CO2/an

  12. 12. Brésil : 489 millions de tonnes de CO2/an

  13. 13. Turquie : 446 millions de tonnes de CO2/an

  14. 14. Afrique du Sud : 436 millions de tonnes de CO2/an

  15. 15. Mexique : 407 millions de tonnes de CO2/an

    Le dimanche 24 novembre 2024, à Bakou (capitale de l'Extrême-Ouest pétrolier de l'Azerbaïdjan), sur les rives de la mer Caspienne, au terme d'une longue mascarade, la COP, dans sa 29e édition, s'est achevée. La Caspienne, la plus grande mer intérieure du monde, est le symbole même de la corruption de toute forme de macabre capitalisme[1]. C’est une combinaison de pollution extrême due à l’exploitation pétrolière, d’assèchement rapide causé par le détournement des grands fleuves (Oural et Volga) par le capitalisme russe, et de réchauffement climatique qui a ramené le niveau des eaux à son plus bas niveau depuis plus de 40 ans. En juin 2023, l’État kazakh venait de déclarer l’état d’urgence en raison de la baisse du niveau des eaux, ce qui affectait l’approvisionnement en eau potable, la pêche et la biodiversité. La COP (Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques) réunit tous les États membres (capitalistes), ainsi que des entreprises, des ONG et d’autres parties prenantes (les lobbies pétroliers et gaziers), dans le but de « négocier et de prendre des décisions sur les mesures à prendre pour lutter contre les changements climatiques ». La Convention, entrée en vigueur en 1994, reconnaît l’existence des changements climatiques et la « responsabilité humaine » à leur égard, mais jamais la responsabilité prépondérante du capitalisme et de ses acteurs. Elle vise à « stabiliser les émissions anthropiques de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère à un niveau qui ne mette pas en danger le climat mondial ». Les 198 signataires de la Convention (197 États et l'Union européenne) sont appelés « parties ». Des « partis », donc, mais des « partis » conscients (car bien informés) des crimes collectifs contre l'humanité commis par inaction délibérée. Ces « partis » sont souvent largement financés par les nababs du capitalisme dit « fossile », qui rémunèrent une armée de sbires « climatosceptiques » dans les médias, sur les prétendus « réseaux sociaux », et même sur le terrain, comme au Brésil ? Chaque année depuis 1995, une Conférence des Parties (COP) est organisée, sans jamais remettre en question le capitalisme des énergies fossiles et ses agents étatiques et privés. Ces derniers ne manquent jamais de souligner que le charbon, et aujourd'hui le gaz et le pétrole, « sont un don de Dieu » (dixit Ilham Aliev, fils du dictateur (ex-« communiste ») Heydar Aliev, immensément riche depuis son plus jeune âge), par simple héritage capitaliste[2]. Les dirigeants du monde capitaliste – après avoir remercié le pétrole et le gaz lors de la COP28, qui s'est tenue à Dubaï en novembre-décembre 2023[3] – Un an plus tard, ils ont réaffirmé leur allégeance aux énergies polluantes en se rendant sur les rives de la mer Caspienne, à Bakou, capitale de l'Azerbaïdjan, du 11 au 23 novembre 2024. Cette COP, présidée par António Guterres, ancien Premier ministre « socialiste » portugais de 1995 à 2002 et actuel Secrétaire général de l'ONU, a donné lieu à une promesse provocatrice : 300 milliards de dollars par an d'aides pour maintenir la « limite » de 1,5 degré du réchauffement climatique, alors que les prévisions les plus crédibles tablent sur une augmentation de près de 3 degrés Celsius d'ici 2050… Chacun des États et lobbies pétroliers capitalistes présents à cette conférence savait pertinemment que l'enjeu était le crépuscule (irréversible) de l'humanité et des espèces vivantes : a) le niveau de la mer pourrait s'élever de plus d'un mètre d'ici 2100, en raison de la fonte des glaciers et des calottes glaciaires (Groenland et Antarctique), avec des conséquences irréversibles pour toutes les régions côtières du monde ; b) Près de la moitié des espèces vivantes sur Terre pourraient disparaître, victimes d'une sixième extinction de masse[4] ; c) Les températures pourraient atteindre 55 °C (à l'ombre !) en France dès 2070 ; des vagues de chaleur mortelles, avec des températures allant jusqu'à 80 °C, pourraient rendre de vastes territoires inhabitables en Chine, en Inde, au Pakistan, en Indonésie, au Brésil, au Nigéria, dans les pays pétroliers du Golfe persique… ainsi qu'aux États-Unis (Arkansas, Iowa, Missouri) d'ici la fin du siècle ; d) La fonte massive du pergélisol (sol gelé en permanence : Alaska, Canada, Russie) pourrait faire réapparaître certains virus éteints ou inconnus, plus virulents que la COVID-19, et libérer deux fois plus de méthane et de dioxyde de carbone que l'atmosphère terrestre.

Nous aggravons le réchauffement climatique actuel[5]. À ce tableau apocalyptique, bien connu de toutes les factions capitalistes au pouvoir – mais nié par les lobbies « climatosceptiques » – s'ajoutait la grotesque scène de commedia del l'arte jouée par 300 ONG, toutes financées à divers titres par des États capitalistes, même les plus polluants. Ces derniers avaient appelé (dans la nuit du 22 au 23 novembre) les pays en développement (l'Inde et la Russie ?!?) et la Chine à quitter la conférence sur le climat de Bakou si les « pays riches » n'augmentaient pas leur contribution financière. La Chine a échappé à la catégorisation de « pays riche », monstrueusement enrichie par l'exploitation du prolétariat en Asie et dans toute l'Europe, en passe de dépasser les États-Unis, mais à celle de vulgaire pays « en développement ». La Chine, premier émetteur de gaz à effet de serre, s'est vu décerner la plus haute distinction capitaliste, celle de l'irresponsabilité morale et… financière[6]. Qu’il s’agisse de puissances hyper-riches ou de puissances « prolétariennes » en quête de leur « place au soleil » – pour reprendre la vieille plaisanterie de Benito Mussolini –, trois grandes puissances (la Chine, les États-Unis et l’Inde) émettent la moitié des gaz à effet de serre[7]. Les chouchous de cette farce, orchestrée par les capitalistes privés et étatiques, n’ont pu qu’assister, impuissants, à leur disparition programmée sous l’effet de la montée rapide des eaux : « Après la COP29, nous ne pourrons pas simplement voguer vers le coucher du soleil, car nous sommes littéralement en train de couler. Nous sommes littéralement en train de couler »[8]. À l’heure où un nombre croissant d’États (tous capitalistes par essence !) sont littéralement menacés de submersion, les migrations climatiques deviennent un phénomène de masse. D’ici 2050, 216 millions de personnes pourraient migrer à l’intérieur de leur propre pays. L’Afrique subsaharienne devrait enregistrer jusqu’à 86 millions de migrants climatiques internes ; l’Asie de l’Est et le Pacifique, 49 millions ; l’Asie du Sud, 40 millions ; l’Afrique du Nord, 19 millions ; et l’Amérique latine, 17 millions. En Europe de l'Est et en Asie centrale, on compte 5 millions de migrants[9]. Ces migrants, vilipendés par tous les États, partis et « organisations » capitalistes, des plus petits aux plus grands, n'ont d'autre espoir qu'une chasse à l'homme « fraîche et joyeuse », leur internement brutal dans des camps de concentration (Grèce, Rwanda, etc.), leur expulsion ou leur « meilleure » conversion en chair à canon, comme dans la Russie de Poutine[10], et enfin une mort lente et programmée[11]. Quant aux prolétaires qui meurent chaque jour dans les prisons capitalistes du « Nord », du soi-disant « Sud global », de l'« Est » et de l'« Ouest » ? La question ne se pose même pas : un silence de mort a toujours régné. Déjà, lors de la COP28 à Dubaï, il est apparu que les installations de la conférence avaient été construites dans des conditions extrêmes par des travailleurs migrants privés de tous droits. Ils travaillaient à l'ombre par plus de 40 °C ! Et pour bien montrer que la vie humaine ne vaut pas grand-chose aux yeux des milliardaires du pétrole et du gaz, le bourreau syrien Bachar el-Assad (principalement responsable de la mort de 300 000 civils) avait été cordialement invité par les Émirats arabes unis[12]. À qui la faute ? À la malédiction de l’Anthropocène ou à la barbarie du capitalisme, qu’il soit privé ou d’État ? La réponse avancée par tous les véritables responsables des catastrophes climatiques est d’une simplicité désarmante et perverse : « C’est une loi de la nature ; ce n’est pas ma faute »[13]. Pour les médias, c’est le citoyen lambda qui ne trie pas ses déchets (quand il en a…), ou qui jette des bouteilles en plastique ou des contenants de produits chimiques dans les cours d’eau. Ou encore, de façon plus dramatique, le paysan qui brûle ses mauvaises herbes sur sa misérable lopin de terre faute de services d'assainissement et d'hygiène de base, comme à Delhi en Inde (30 millions d'habitants), sans remettre en question la pollution exponentielle engendrée par le capitalisme, due aux usines diesel ou chimiques. Pour de nombreux géographes et historiens, c'est la faute de la « géologie humaine », de l'Anthropocène, une nouvelle « ère » géologique où les activités humaines s'inscrivent irréversiblement dans l'histoire géologique et climatique. Pour les auteurs d'un ouvrage néanmoins excellent sur l'« événement de l'Anthropocène » (Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz), il s'agit de se résigner, de rentrer chez soi et de se coucher : « apprendre à vivre avec », « apprendre à survivre »[14]. Néanmoins, les auteurs de cet essai, plus conscients que le « gauchiste » moyen et animés d'un remords lucide, mettent eux-mêmes en garde : « Il faut être prudent avec ce terme et ne pas laisser à la culpabilité collective de l'humanité le fardeau de ce changement environnemental, alors que les acteurs politiques et économiques en sont responsables. L'Anthropocène est un sujet trop important pour être laissé aux seuls scientifiques.» D'autres auteurs, appartenant à une planète trotskiste-léniniste au bord de l'extinction, osent affirmer que tous les régimes dits staliniens ou « socialistes d'État anti-impérialistes », convertis aujourd'hui à un capitalisme mixte (privé et étatique), font partie d'un « stalinisme fossile » (sic) « non capitaliste ». Le trotskiste suédois « écologiste radical », Andreas Malm, qui se voit modestement comme le « nouveau Lénine de la planète Terre »[15], mais aussi comme le prophète incompris de la « séparation nationale »

« Les Uggles », aussi mafieux et terroristes soient-ils[16], ignorent non seulement les structures capitalistes en Russie, de Lénine à Poutine, mais aussi en Chine, en Corée du Nord, au Vietnam, etc., mais font du capitalisme d’État LA « vertu suprême ». Contre la gauche communiste russe de l’époque[17], Lénine utilisait la même rhétorique que les détenteurs actuels du capitalisme d’État, organisés au sein de soi-disant « partis communistes » : « Le capitalisme d’État serait notre salut (...). Notre devoir est de tirer les leçons du capitalisme d'État allemand, de nous appliquer de toutes nos forces à l'assimiler, de ne reculer devant aucune méthode dictatoriale pour l'implanter en Russie plus rapidement encore que Pierre le Grand ne l'a fait pour les mœurs occidentales dans l'ancienne Russie barbare, sans renoncer à l'usage de méthodes barbares contre la barbarie [18]. M. Andreas Malm et ses pairs trotskistes de gauche non seulement se déclarent prêts à employer un riche arsenal de méthodes barbares pour assurer le triomphe du capitalisme d'État le plus barbare, mais ils sont aussi des menteurs invétérés. Ils prétendent que la seule cause de la destruction de la planète est le capitalisme libéral à l'anglaise et à l'américaine. La destruction effrénée de la nature en URSS, la disparition de la mer d'Aral au profit du capitalisme cotonnier mafieux, sont des sujets tabous pour ces amoureux du capitalisme d'État le plus barbare. Pourtant, le bilan du capitalisme d'État demeure le même : la destruction de la nature et de l'humanité [19]. Il est identique à celui du soi-disant « libéral ». Capitalisme. * *     * Un verset de l'Internationale, chanté par des générations entières de prolétaires, proclame : « Il n'y a pas de sauveurs suprêmes, ni Dieu, ni César, ni tribun. Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes ! Décrétons le salut commun ! » Ce salut commun ne peut venir que des travailleurs eux-mêmes, face au capital lui-même, dans chaque pays, sur chaque continent, qu'il soit privé ou d'État, quel que soit son nom. Jusqu'à ce qu'ils s'emparent du pouvoir absolu à l'échelle mondiale, au terme de longs et incertains combats. Pour établir une véritable mise en commun des richesses d'une Terre qu'il faut jalousement préserver afin d'éviter l'inévitable destruction de toute l'humanité, sous le régime mortel du Capital, qui a inauguré une nouvelle ère : le Thanatocène pour tous !

Pantopolis, 30 novembre 2024.

Version deepL, relue et vérifiée

[1] L'opéra de Bertolt Brecht, Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny, mis en musique par Kurt Weil et créé à Leipzig en 1930, est une critique acerbe du capitalisme, où le crime absolu est de ne pas posséder d'argent. Mahagonny, ville perdue au cœur du désert de l'Alabama, comme Bakou est perdue parmi les derricks d'une mer Caspienne en voie de désertification, est gouvernée par trois voyous qui rivalisent d'imagination, de débauche, d'extorsion et de violence.

[2] Euronews : https://fr.euronews.com/2024/11/12/ilham-aliyev-critique-loccident-a-louverture-de-la-cop29 : « Le pétrole et le gaz sont un don de Dieu, tout comme le soleil, le vent et les minéraux », avant de concéder : « Mais au fond, en même temps, on ne peut nier que les combustibles fossiles sont nocifs » (sic)...

[3] La nomination de Sultan Al-Jaber à la présidence de la COP28 n’a surpris que les naïfs. Ce « sultan » préside ADNOC, l’une des plus grandes compagnies pétrolières au monde. Quelques jours avant la COP, le magnat Al-Jaber, à la tête de « 28thseason », avait annoncé qu’ADNOC augmenterait sa production d’or noir de 3 millions de barils par jour en 2023 à 5 millions en 2027 ! Soit une augmentation de 70 % en 4 ans !

[4] https://www.futura-sciences.com/planete/definitions/rechauffement-climatique-sixieme-extinction-masse-16134/

[5] https://ecotoxicologie.fr/effets-rechauffement-climatiquel, voir aussi : https://www.goodplanet.org/fr/3-minutes-pour-comprendre-le-permafrost/#:~:text=Le%20permafrost%2C%20perg%C3%A9lisol%20en%20fran%C3%A7ais,en%20Russie%2C%20Canada%20et%20Alaska.

[6] https://news.un.org/fr/story/2024/11/1150846 : Onu Info, 24 novembre 2024.

[7] Matthieu Goar, « Climat : les émissions toujours trop élevées », Le Monde, 26 octobre 2024, p. 7.

[8] Onu Info, 24 novembre 2024, ibid.

[9] Rapport de la Banque mondiale, Groundswell, 13 septembre 2021 (https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2021/09/13/climate-change-could-force-216-million-people-to-migrate-within-their-own-countries-by-2050).

[10] Site Slate : www.slate.fr/monde/russie-armee-invisible-poutine-migrants-prisonniers-asie-centrale-guerre-ukraine-kirghizstan-tadjikistan

[11] L'Office international des migrations (OIM) déplore (en 2022) 50 000 décès de migrants : https://www.iom.int/fr/news/loim-deplore-50-000-deces-de-migrants-recenses-travers-le-monde

[12] https://reporterre.net/La-COP28-en-quatre-polemiques

[13] Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses (1781) : « On s'ennuie de tout, mon Ange, c'est une Loi de la Nature ; ce n'est pas ma faute » (lettre 141).

[14] Bonneuil & Fressoz, L'événement anthropocène, Éditions du seuil, Paris, 2023, p. 268.

[15] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/21/andreas-malm-le-lenine-de-l-ecologie_6170422_3232.html : Le Monde, 21 avril 2023.

[16] Pour la Palestine comme pour la Terre : Les ravages de l'impérialisme fossile, La Fabrique, à paraître en février 2025.

[17] La ​​revue Kommunist Moscou, 1918 - Les Communistes de gauche contre le capitalisme d'État, collectif Smolny, Toulouse, 2011.

[18] Nous soulignons en gras. Source : Lénine, « Sur l'infantilisme de gauche et les idées petites-bourgeoises » (sic), mai 1918, dans Œuvres, vol. 27, février-juillet 1918, Éditions sociales, Paris, 1961.

[19] Paul Josephson, Nikolai Dronin, Ruben Mnatsakanian et alii, Une histoire environnementale de la Russie, Cambridge University Press, 2013.

 

13 avril 2025

Le téléphone portable, gadget de destruction massive

Le téléphone portable, gadget de destruction massive

De Grenoble à Chambéry la vallée du Grésivaudan se déroule entre les massifs de Chartreuse et de Belledonne, suivant les méandres de l'Isère. Jusque dans les années 1960 le promeneur y découvrait un "verger magnifique", une nature qui parlait l'imagination et la pensée" : "sous les vignes courant en feston entre les arbres fruitiers, se succèdent de petits carrés de luzerne, blé, chanvre, maïs : une merveille de petite culture."1

Les villages de Crolles et Bernin, à 20 km de Grenoble, ont aujourd'hui des allures de zone commerciale américaine – môles commerçants, publicités criardes, bretelles d'autoroute, parkings et lotissements. Nous sommes au cœur de la "Silicon Valley à la française", dans une agglomération de "statut international" dont les métastases colonisent les derniers prés, où les enfants ignorent que leurs ancêtres se baignaient dans les chantournes, les vieux canaux d'irrigation. C'est à Crolles 2, zone industrielle à cheval sur les deux communes, qu'est implantée "l'Alliance", unité de production de STMicrolectronics – associé durant quelques années à Philips et Freescale Semiconductors (Motorola)2.

Crolles 2, ce sont des investissements colossaux, les plus importants depuis la construction des dernières centrales nucléaires (2,8 milliards d'euros dont 543 millions d'aides publiques) ; c'est l'importation à grands frais d'ingénieurs américains et hollandais et son corollaire immobilier, l'explosion du prix des logements ; le pillage des ressources et la pollution du voisinage ; les contrôles d'identité à l'entrée de l'Alliance ; la soumission des chercheurs du Commissariat à l'Energie Atomique (CEA) de Grenoble et des élus locaux aux exigences des industriels ; la visite régulière des autorités - Chirac, Sarkozy, Devedjian, etc.

LA fierté du techno-gratin.

 

Pour quoi faire ? Des téléphones portables.

 

***

"Allo, c'est moi. J'suis dans le bus. J'arrive. A tout de suite."

 

***

 

Ne souriez pas. Si vous trouvez dérisoire le résultat de ces sacrifices, gaspillages et destructions, c'est que vous n'entendez rien à la réalité économique. Le téléphone portable, c'est une innovation, et comme l'a expliqué Michel Destot, maire de Grenoble, avec l'innovation "apparaît le développement des activités économiques qui génère lui-même des emplois pour l'ensemble de nos concitoyens. Il y a là une véritable mine d'or, prenons-en conscience."3

 

Le téléphone portable génère bien d'autres choses que des emplois et de l'or. Non seulement il accélère la destruction de la planète, mais il contribue à la technification totale du monde. Des effets dont jamais les chercheurs du CEA, sous-traitant de Nokia, ne parlent dans leurs conférences mensuelles à la Fnac, ce débitant de téléphones prétendûment "agitateur d'idées".

 

 

 

 

I

Semiconducteurs, maxi-nuisances

 

 

Contrairement à ce qu'elle prétend, la micro-électronique est aussi polluante que bien des industries low-tech. Derrière sa façade clinquante, le téléphone portable est un concentré de nuisances. D'abord à cause de ses puces électroniques. Eric D. Williams, chercheur à l'université des Nations Unies à Tokyo, a mesuré les éléments

 

  1. Tableau de la géographie de la France, Paul Vidal de La Blache, 1903, réédition aux éditions de la Table Ronde en 2000

  2. cf "Pour en finir avec Crolles 2", sur www.piecesetmaindoeuvre.com

  3. In L'espace alpin et la modernité, bilan et perspectives au tournant du siècle, sous la direction de Daniel J. Grange, PUG 2002

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5 avril 2024

Le communisme électronucléaire : un cours du soir

Le communisme électronucléaire : un cours du soir 
Le Daubé l’avait annoncé : 
« Que faire pour que la Terre reste habitable ? Conférence-débat avec Sylvestre Huet, 
auteur de Le Giec – urgence climat (préface de Jean Jouzel). 15 février. 18h30, salle 
polyvalente de l’Île verte, 37 bis rue Blanche Monnier. » 
Comme je ne suis jamais allé dans cette salle, que j’ignorais même son existence, je demande mon 
chemin avec ma bouche à un être humain de type femelle, qui chemine également, mais d’un pas 
décidé, comme s’il savait où il allait. « - Vous allez aussi à la conférence ?, me dit l’être humain. – 
Oui, mais je ne sais pas où ça se trouve. – Moi, non plus, répond l’être humain, mais attendez, j’ai 
le GPS. » Puis l’être humain tripote une sorte de plaquette avec des touches et une lucarne 
lumineuse, et j’entends une voix non-humaine énoncer « … encore quinze mètres et à gauche. » 
Nous rions. Je remercie. Nous arrivons. D’autres êtres humains, de type grisonnant et bedonnant, 
battent en effet la semelle devant une porte ouverte. On me laisse entrer quoique je sois en avance. 
Une centaine de chaises, une banderole sur le mur de droite, de la société des lecteurs et lectrices 
de L’Humanité de Saint-Martin d’Hères, une affiche discrète sur un pilier annonçant que la réunion 
sera filmée et diffusée sur Youtube, une longue table couverte de livres en vente dans le coin à 
gauche, un écran au fond pour projeter le power point du conférencier. 
Il se trouve que l’on connaît un peu Sylvestre Huet, ce communiste scientifique. Il avait attaqué 
en décembre 2006, en tant que chef du service Sciences de Libération, notre « discours confus » 
sur les nanotechnologies (nous, Pièces et main d’oeuvre). Critique et réponse disponibles en annexe 
ci-dessous, et toujours en ligne sur www.piecesetmaindoeuvre.com. 
Nous l’avons croisé en chair, en os et assez agressif, quatre ans plus tard, lors d’une conférence de 
presse à Paris, le 23 février 2010, où nous nous expliquions sur notre campagne de sabotages des 
pseudo-débats de la CNDP (Commission nationale du débat public), visant à l’acceptabilité des 
nanotechnologies, quatre ans après la mise en service de Minatec. 13 pseudo-débats annulés ou 
sabotés sur 17. 
Note en passant, quand nous sabotons une réunion – nous, Pièces et main d’oeuvre –, c’est au CEA, 
aux nucléocrates, aux biocrates de la biologie de synthèse, que nous nous en prenons. Et non pas 
aux êtres queer, trans & Cie, dont nous critiquons par ailleurs et par écrit, l’idéologie délirante. 
Notre intervention lors de cette conférence et le bilan de cette campagne d’acceptabilité des 
nanotechnologies est toujours lisible sur Pièces et main d’oeuvre1. 
Sylvestre Huet ne se présentait pas alors comme communiste scientifique, juste comme journaliste 
à Libé, diplômé en histoire des sciences. Discrétion et duplicité. Le nombre de militants de tous 
bords qui se présentent comme « historiens » ou « journalistes », alors qu’ils sont d’abord des 
militants sur le « front de la presse » ou sur « le front des idées ». Des propagandistes sous 
couverture scientifique ou médiatique. 
Le militant Huet tient depuis 2017 la rubrique scientifique du Travailleur alpin, le journal 
communiste local ; ainsi qu’une chronique hebdomadaire, depuis 2022, à L’Humanité. J’ai sous les 
yeux celle du 12 février 2024, intitulée « Faut-il toujours chercher ? » 
Rassurez-vous, il ne s’agit que d’attaquer Raison présente, la revue de l’Union rationaliste, 
coupable de s’être demandé dans son dernier numéro, « Tout est-il souhaitable en recherche ? », et 
1 https://www.piecesetmaindoeuvre.com/necrotechnologies/revelations-le-veritable-bilan-de-la-cndp-nanos-enexclusivite-
par-pieces-et 


2 
d’avoir repris sous la plume du biophysicien François Graner, la question d’Alexandre 
Grothendieck, « faut-il interdire la recherche scientifique2 ? » 
Si vous ne connaissez pas François Graner, ni Alexandre Grothendieck, vous pouvez lire les articles 
que le premier et nous-même avons consacrés au second. Et pardon de tous ces liens qui hérissent 
ce texte3. 
Dans sa chronique de L’Humanité, Sylvestre Huet s’en prend une fois de plus à la « confusion », 
qui semble être son épouvantail fétiche lorsque l’on ose critiquer les technosciences et la société 
industrielle. Sylvestre l’avisé nous rappelle que les paysans du néolithique n’ont pas eu besoin de 
tronçonneuses pour raser la forêt. Que les massacreurs des temps passés ou des pays ruraux 
(Cambodge, Rwanda), n’ont pas eu besoin d’armements sophistiqués pour massacrer. Tout dépend 
de ce que l’on fait des haches et des tronçonneuses ; des haches et des armements sophistiqués. Il 
est donc « confus », selon Huet, d’inculper la société industrielle et technoscientifique pour sa 
production de bombes nucléaires, biologiques, chimiques, et pour toutes ses armes de destruction 
massive. Comme si ces armes n’avaient pas rendu la destruction plus facile, plus rapide, plus 
extrême, plus efficace. Comme si elles n’avaient pas permis un « saut qualitatif » dans la capacité 
de destruction. Comme si la tronçonneuse et le bulldozer à l’oeuvre dans la forêt amazonienne 
n’accomplissaient pas en quelques décennies la destruction que les haches du néolithique avaient 
mis des millénaires à accomplir en Europe. 
Mais dans ce cas, Sylvestre Huet, pourquoi produire des bombes et des tronçonneuses ? A quoi bon 
si elles ne sont pas plus performantes que des haches de pierre ? Où est le progrès alors ? Où est 
l’essor des « forces productives » (destructives), qui oriente pour tout communiste scientifique le 
« sens de l’histoire » ? Comment la production et la population mondiales ont-elles pu décupler, 
centupler, ravager les sols, les sous-sols, les eaux et les airs depuis deux siècles ? Il a bien fallu des 
moyens matériels, on n’arrive pas à un pareil résultat en jetant simplement et littéralement de 
l’argent par les fenêtres, ni en l’entassant dans un coffre – où, stupide valeur numérique abstraite, 
il s’accroit abstraitement, numériquement, en dormant ? Il faut bien que cet argent investi serve, 
soit asservi à la recherche et à la découverte scientifique, à la mise en oeuvre industrielle de 
nouveaux moyens de production. 
« Surtout, » insiste Sylvestre le clairvoyant, que « la plupart des résultats de recherche, en physique, 
chimie ou biologie, n’ont débouché sur aucune application technologique et industrielle. » Voilà 
une sentence qu’on pourrait relire sans se lasser comme rarissime symptôme d’insanité, tout en 
contemplant de sa fenêtre, les lignes électriques, les antennes 5G, les trains, les trams, les enseignes, 
les voitures et tous les signes apparents de la machinerie qui structure en surface et en sous-sol, la 
métropole contemporaine. Mais Sylvestre ne veut pas rien dire. 
« Qui a choisi celles (NdR. : « les applications technologiques et industrielles ») qu’il 
fallait utiliser et celles qu’il fallait négliger ? En fonction de quels intérêts et objectifs ? 
Ce fait indique que c’est plutôt vers l’organisation sociale, les intérêts de classe et les 
idéologies qui en surgissent qu’il faudrait tourner l’analyse. » 
Nous y revoilà. Tout dépend de qui choisit les applications technologiques et industrielles de la 
science. Pour notre communiste scientifique, c’est « l’appétit de profit rapide qui guide les choix 
des entreprises privées » et on s’explique donc que « la plupart des résultats de recherche, en 
physique, chimie ou biologie, n’ont débouché sur aucune application technologique et 
2 Cf. Raison présente n°228. https://www.cairn.info/revue-raison-presente 
3 https://www.piecesetmaindoeuvre.com/documents/devons-nous-arreter-la-recherche et 
https://www.piecesetmaindoeuvre.com/documents/alexandre-grothendieck-survivre-et-vivre-notre-bibliothequeverte-
no-36 


3 
industrielle. » Les capitalistes sont avides et avares. Ils n’investissent que dans très peu de 
développements, uniquement ceux susceptibles de leur rapporter vite et gros, délaissant toutes ces 
recherches n’ayant débouché sur nulle innovation « technologique et industrielle. » Gâchis, 
gaspillage, gabegie capitaliste ! Ah, si l’anticapitalisme et les anticapitalistes dirigeaient la société, 
ils transformeraient le monde – scien-ti-fi-que-ment – en un rien de temps, comme ils l’ont fait dans 
ce « camp socialiste » qu’ils ont dirigé assez longtemps pour en faire une des pires étendues 
empoisonnées et dévastées de la surface terrestre. 
Quant aux États et aux gouvernements (« l’organisation sociale »), libéraux, ultra-libéraux (« les 
idéologies »), ils sont au service des capitalistes, nous enseigne Sylvestre le sagace, et voilà 
pourquoi notre climat se réchauffe. Alors que « seul un contrôle démocratique éclairé par les 
connaissances – donc par la recherche – pourrait hisser (la prudence) comme guide des décisions 
citoyennes et politiques. » 
Traduction : le communisme scientifique et vice-versa. Le communisme ne peut être que 
scientifique et la science ne peut être que communiste. Où l’on retrouve sous le patelinage 
« démocratique » et « citoyen » de nos experts climatiseurs l’arrogance de Marx et d’Engels, la 
volonté de « contrôle politique », et la prétention au « gouvernement des savants », des 
« éclairés/éclaireurs », dénoncée en son temps par l’anarchiste Bakounine. 
Comme toutes les classes dominantes, cette technocratie communiste se couvre de l’intérêt 
général : 
« Bien formuler la question n’est pas un sujet académique, dénué d’importance pour 8 
milliards d’êtres humains. Car il serait risible de croire que l’allongement historique de 
l’espérance de vie en bonne santé de la population mondiale actuelle ne trouve pas 
l’une de ses sources dans l’usage massif de savoirs scientifiques et des technologies. 
Tout autant que de négliger ce fait : la puissance de ces technologies rend nécessaire 
une plus grande prudence dans leur déploiement. » 
Voyons voir : l’usage massif de la puissance, ou plutôt de la puiscience, est l’une des sources de 
l’emballement démographique planétaire depuis deux siècles et de « l’allongement de l’espérance 
de vie en bonne santé de la population mondiale » - chic – mais attention ! Cette puiscience est si 
puissante qu’elle nécessite une « grande prudence ». Elle peut tuer ou sauver. Comme le 
pharmakon, le remède qui peut aussi être un poison. Tout dépend de la dose. Mais qui donc sont 
les « prudents » à même de déployer cette puiscience sinon les savants, les chercheurs, les experts, 
les spécialistes, les scientifiques ? Autant dire la technocratie communiste pour désigner tout à la 
fois un régime social et sa classe dirigeante ; la classe de la puissance à l’ère technologique4. Aussi 
n’est-ce pas « l’appétit de profit rapide » qui a motorisé le ravage de la Terre depuis deux siècles, 
mais une volonté de puissance illimitée que les courants communistes et libéraux avaient également 
en partage ; quitte à se copier/voler dans leur course à la puissance, toutes sortes de moyens et de 
méthodes : l’organisation scientifique du travail comme les secrets de la bombe et de l’énergie 
nucléaire. Les voici également rendus à l’organisation scientifique du monde. 
Ce que réclament Sylvestre Huet et les communistes scientifiques, dans la droite ligne de Saint- 
Simon et d’Auguste Comte, c’est ce qui existe déjà : la subordination de l’État et du Capital au 
progrès de la puissance, sous la guidance des éclairés/éclaireurs qui orientent les plans 
d’investissement, de recherche & développement, à travers la multitude de commissions et 
d’exécutifs, locaux, régionaux, nationaux, européens, qu’ils « éclairent ». Soit à titre de 
consultants ; soit en tant qu’élus dans ces multiples instances. 
Simplement, le parti des communistes scientifiques dispute aux autres partis (écolos, libéraux, 
nationalistes), à prétention non moins scientifique, la représentation et la direction de la classe 
technocratique. Reste le programme commun à l’ensemble des partis technocratiques : Ordre et 
4 Cf. Marius Blouin, De la technocratie. La classe puissante à l’ère technologique. Service compris, 2023 


4 
Progrès. Remplacement du gouvernement des hommes par l’administration des choses ; 
informatique, cybernétique, machine à gouverner – d’où besoins exponentiels en électricité. 
Et c’est également à quoi travaille ce soir, avec orgueil et modestie, un idéologue de deuxième 
ordre, anxieux comme nous de sauver le monde et ses habitants. On pourrait certes formuler 
d’autres « bonnes questions » que la sienne. Quelles sont les autre sources de croissance d’une 
population en meilleure santé, hors le recours massif aux technosciences industrielles ? Pourraiton 
privilégier « massivement » ces autres sources ? Pourquoi serait-il mieux d’avoir une 
population de 8 milliards d’humains, et bientôt de 10 milliards, sur une planète carcérale de plus 
en plus réduite par les moyens de communication ? Quel prix écologique, social, psychologique, 
culturel, etc., payons-nous individuellement et collectivement pour une telle pléthore de 
population ? Et pour toute cette puiscience acquise en 200 ans ? Cette explosion démographique 
va-t-elle se poursuivre ? Apparemment non en Europe, en Russie, en Amérique du Nord, en Chine, 
au Japon, en Corée et partout où les femmes ont leur mot à dire. Apparemment oui, en Inde, en 
Islam et en Afrique subsaharienne. Mais notons que les pays en détresse démographique pourront 
bientôt recourir – outre l’immigration et la robotisation - aux nouvelles technologies reproductives 
(gamètes et utérus artificiels) pour faire pièce à la grève des ventres, « payer nos retraites », 
alimenter la croissance, la production, la consommation, etc. 
Tout le monde est arrivé. Nous voici une centaine dans une salle en grande majorité occupée par 
des êtres chenus ou grisonnants, dont quelques crampons qui s’incrustent dans toutes les réunions 
et conférences-débats grenobloises. C’est gratuit. Ca occupe leurs soirées. Et on leur laisse toujours 
une minute démocratique pour faire part de leurs utiles contributions. Les retardataires, dont 
nombre de militants, tiennent debout contre le mur du fond. On remercie la librairie partenaire. Le 
thème de la soirée s’affiche à l’écran : « Le climat change, pourquoi, comment, est-ce dangereux ? 
Que faire ? » Une caméra sur un trépied filme le public, cependant qu’un photographe multiplie les 
photos sous tous les angles, et spécialement sous l’angle de celui qui tente d’échapper à l’objectif ; 
celui qui ne veut pas se faire voler son image, ni la voir prise dans la Toile. Du reste, cela ne trouble 
pas les êtres communistes qui brandissent eux-mêmes des tablettes pour s’entre prendre en photo, 
eux et l’orateur ; au point qu’on a parfois l’impression d’assister à une réunion d’écrans-caméras à 
bout de bras. Antonin Grandfond, jeune attaché du groupe communiste à la Métro (37 ans d’après 
« Copains d’avant »), et docteur en nanotechnologie de l’Insa Lyon (décembre 2014), d’après le 
site de l’Institut national de science appliquée5, annonce le programme : une heure de conférence 
par Sylvestre Huet, un quart d’heure pour Grandfond afin d’« exposer le plan Climat du Parti », et 
ensuite « un court temps de questions – débat ». 
Sylvestre Huet se présente, sexagénaire au visage lisse et glabre, lèvres minces, étirées, fines 
lunettes, vaste front s’arrondissant d’un crâne en voie de calvitie, mâchoires costaudes, promptes à 
se crisper. « D’où je parle ». Journaliste depuis 1983. Son premier article en 1987 sur « les 
émissions de gaz à effet de serre dues aux activités humaines ». Explication du mécanisme de 
« l’effet de serre » à travers ses découvreurs successifs (le Grenoblois Joseph Fourier, en 1824 ; le 
Suédois Arrhenius, en 1896 ; l’autre Grenoblois, Claude Lorius, en 1987 - voir sa nécro en annexe, 
etc.). Puis l’exposé factuel dévie dans la falsification politique quand l’exposant aborde les causes. 
« …depuis la révolution industrielle, les êtres humains utilisent du charbon, du gaz, du 
pétrole… et surtout depuis la Seconde guerre mondiale, l’Homme émet du CO2 dans 
l’atmosphère… » 
5 Cf. « Étude de la fiabilité des mesures électriques par la microscopie à force atomique sur couches diélectriques ultraminces 
: Développement d’une technique de pompage de charge résolue spatialement pour la caractérisation des 
défauts d’interface », http://www.theses.fr 


5 
Bien qu’il ne prononce pas le mot, il semble à ce moment que Sylvestre Huet souscrive 
implicitement à l’étrange thèse de l’« Anthropocène », formulée par Crutzen (1933-2021) et 
Stoermer (1934-2012) à la fin du siècle dernier. Deux authentiques scientifiques éclairés 
(biologiste, chimiste), qui situent le début de cette nouvelle ère géologique à la « révolution thermoindustrielle 
», précisément datée de 1784 (machines à vapeur, pompes à feu, etc.). 
On voit donc que le grand coupable de ce brusque réchauffement climatique qui risque de rendre 
« la Terre inhabitable », ce n’est pas l’Anthropos, l’Homme, les « êtres humains », malgré leurs 
déprédations depuis 2,8 millions d’années ; mais – l’Industriel, et même le Thermo-industriel, 
apparu, lui, depuis deux siècles. Une conséquence aussi têtue qu’inacceptable pour nos 
scientifiques éclairés, ainsi que pour Sylvestre Huet, notre ennemi de « la confusion ». Et pour 
cause. Je note à la volée « … gaz, charbon, pétrole, c’est la vie ; 80 % de ce qu’on fait… industrie, 
transports… » Et notre « vie », hein, la société industrielle et son « progrès », ce n’est pas 
négociable. 
Passons sur les multiples conséquences catastrophiques de ce réchauffement climatique ; 
sécheresses, déluges, tempêtes, submersion des côtes, perte des sols, ravages agricoles, disettes, 
migrations de masse, etc. L’orateur n’ajoute rien de neuf au catalogue des fléaux déjà connus du 
chaos en cours. 
« Alors que faire ? » s’interroge-t-il. La diapo suivante nous donne la réponse en trois 
points. 
« – Fournir à 8 milliards d’êtres humains des conditions de vie décentes. 
– S’adapter au changement. 
– Atténuer le changement en diminuant les émissions de carbone. » 
Mais une nouvelle diapo résume encore ces trois points. On y voit des manifestants proclamer en 
banderole « changeons le système, pas le climat ». Le « système capitaliste » bien sûr, non pas le 
« système technicien » (Ellul, 1977), ni la société industrielle, alias « société de consommation » 
(Baudrillard, 1970). Il n’est pas question ici de décroissance – et encore moins de dépuissance. La 
salle, remplie d’êtres de bon sens, s’esclaffe, « et comment qu’on va nourrir les gens ? », « Et 
comment qu’on va s’habiller ? » On voit que les objections communistes scientifiques à la critique 
écologiste ont bien gagné en finesse depuis un demi-siècle. 
Sylvestre Huet concède qu’il va falloir réduire la demande de consommation – chez nous, au nordouest 
du monde - y compris pour ce public de militants des classes moyennes, gavé et dressé depuis 
des décennies à réclamer plus de « pouvoir d’achat ». Qu’il va falloir conserver, restaurer ou 
augmenter les puits de carbone naturels (sols, forêts). Mais c’est du bout des lèvres, en passant, 
comme une concession tactique, de pure forme, aux écologistes. 
Ainsi nos communistes réclament des transports en commun plutôt que des voitures individuelles. 
Ils s’esclaffent derechef quand on leur suggère d’arrêter les déplacements de foules et les transports 
de marchandises ; d’abolir l’industrie du tourisme, d’annuler les Jeux olympiques, d’arrêter le 
chantier de la ligne Turin-Lyon (en fait Lisbonne-Kiev). 
Leur véritable solution technologique, y compris dans le cadre du « système capitaliste », tient en 
un mot ; le même que celui des libéraux, des nationalistes et des renégats écologistes : 
décarbonation. D’abord le recours marginal aux « énergies renouvelables » - mais destructrices de 
matériaux rares, polluantes à produire et à implanter, lignes d’éoliennes (comme dans la baie de 
Saint-Brieuc), épandage de panneaux solaires (comme sur la montagne de Lure) - à condition que 
ces machines soient made in France et non pas chinoises. Mais surtout, surtout, « la fission 
nucléaire ». 
En France, nous dit Sylvestre Huet, nous avons de la chance et une électricité décarbonée à 95 %. 
D’abord grâce à l’hydroélectricité qu’on connaît bien ici, dans les Alpes, avec tous ces barrages et 
ces lignes qui remontent au XIXe siècle – mais tous les fleuves et torrents sont déjà « équipés ». 


6 
Artificialisés, industrialisés. Heureusement, deuxième coup de chance, « nous, la France », nous 
disposons d’une technologie nucléaire de premier ordre. Sylvestre Huet ne juge pas utile de 
rappeler que c’est aux scientifiques communistes, Irène et Frédéric Joliot-Curie (parmi d’autres), 
que « nous, la France » devons notre excellence nucléaire. La fille et le gendre de Pierre et Marie 
Curie, co-prix Nobel 1935 pour leurs recherches sur la radioactivité et codécouvreurs d’un 
« explosif puissant » ayant fait l’objet d’un brevet relatif au « Perfectionnement aux charges 
explosives » déposé le 4 mai 1939 à Paris6. 
C’est de ce brevet que s’enorgueillit L’Humanité du 8 mai 1945, lors du bombardement 
d’Hiroshima : « La bombe atomique a son histoire depuis 1938, dans tous les pays des savants 
s’employaient à cette tâche immense : libérer l’énergie nucléaire. Les travaux du professeur 
Frédéric Joliot-Curie ont été un appoint énorme dans la réalisation de cette prodigieuse conquête 
de la science »7. 
Irène et Frédéric Joliot-Curie, ces deux scientifiques communistes et industrialistes, dirigent en 
cette même année 1945, la création du Commissariat à l’énergie atomique, dont le premier 
détachement en province ouvre à Grenoble en janvier 1956, sous la direction de Louis Néel, prix 
Nobel de physique 1970. Je résume ici ce que Sylvestre Huet n’a pas dit au public de la Société 
des lecteurs et lectrices de L’Humanité. Sans doute faute de temps et parce que nombre d’employés 
ou retraités du CEA, dans la salle, connaissent cette histoire qui va sans dire. La grande supériorité 
de l’électronucléaire sur les énergies renouvelables (ENR, solaire, éolien), c’est qu’il est pilotable, 
nous explique-t-il. Contrairement aux énergies solaire ou éolienne ni régulières, ni stockables. Or 
rappelez-vous du thème de la soirée : que faire face au réchauffement climatique ? – décarboner 
l’énergie. Quelle énergie décarbonée est disponible et pilotable ? – L’électronucléaire. 
L’argument ne date pas d’aujourd’hui. C’était déjà celui qu’assénait Louis Néel (1904-2000) lors 
des débats du Conseil général de l’Isère, à propos de Superphénix, en 1977. Bien avant la 
découverte de « l’Anthropocène » par nos scientifiques éclairés ; douze ans avant la fondation de 
ce Giec dont Sylvestre Huet nous vante la direction clairvoyante. Tout fiérot de se faire préfacer 
par l’un de ses importants ; Jean Jouzel, lui-même chercheur au CEA et au CNRS de Grenoble. 
Écoutez Louis Néel : 
« … depuis que l’on brûle du charbon et du pétrole, la quantité de CO2 dans l’atmosphère 
avait augmenté de 10 % environ. Cette quantité plus grande de CO2 dans l’atmosphère 
produit un réchauffement indirect de cette atmosphère. On a pu calculer que ce 
réchauffement indirect dû à la présence de CO2 dans l’atmosphère était vingt fois la 
valeur du réchauffement direct par combustion ; ce qui vous montre l’importance du 
problème. Si nous continuons à développer les centrales à combustion fossiles, au même 
rythme qu’actuellement, à la fin du siècle on pourra arriver à doubler la quantité de CO2, 
et les conséquences écologiques de cette augmentation de concentration sont absolument 
impossibles à évaluer maintenant. Que se produira-t-il ? Il y aura sûrement un 
réchauffement de l’atmosphère, peut-être fusion des glaces du pôle, etc. Ce qu’il y a de 
grave dans cette augmentation du CO2 c’est que, si en ce qui concerne les déchets des 
centrales nucléaires on sait un peu comment s’en protéger, on n’a aucun moyen pour 
faire varier le taux de concentration carbonique dans l’atmosphère8. » 
C’est ce chantage au réchauffement climatique que les communistes scientifiques réactivent un 
demi-siècle plus tard, refermant ainsi le piège nucléaire. Le « débat » est en fait conçu pour rabattre 
peu à peu tous les participants, dans le cul-de-sac de l’unique meilleure solution. A partir de ce 
moment, que ce soit Sylvestre Huet qui s’exprime, ou Antonin Grandfond le représentant ès-qualité 
du Parti, la réunion se transforme en séance de propagande nucléariste et fanatique. Grandfond, 
6 Cf. Pièces et main d’oeuvre, Sous le soleil de l’innovation, L’Échappée, 2013 
7 lire aussi « Nucléaire : l’impasse de la puiscience » en ligne sur www.piecesetmaindoeuvre.com 
8 Conseil général de l’Isère. « Creys-Malville, le dernier mot ? ». PUG, 1977 


7 
visage poupin, futur dodu, « encore jeune » et sans lunettes, cheveux bruns coiffés à plat, nous 
énonce avec force les « propositions du Plan Climat du Parti pour 2050 », formulées par « la 
commission écologie du Parti » (« 800 membres, animée par un collectif national9 »), « modélisées 
par un camarade ingénieur10 » et publiées en novembre 2023 dans la revue Progressiste, une 
officine du PCF11. 
Rassure-toi, lecteur humain, je ne vais pas t’infliger la critique détaillée de ce plan dont j’ai les 
120 pages sous les yeux. Il y a pour cela des spécialistes et des collectifs, dont l’inénarrable Sortir 
du Nucléaire – condominium des Verts et du NPA - qui revendique 62 819 membres, 892 groupes 
et 15 salariés12 – mais pas un seul dans la salle, ce soir, pour contredire un prêche nucléarocommuniste. 
L’avantage d’Antonin Grandfond, c’est que disposant de peu de temps et d’une éloquence 
rudimentaire, il va à l’essentiel : 
« On aura besoin de beaucoup d’électricité. On propose un quasi-doublement de la 
production et de la consommation d’électricité. On propose l’électrification généralisée 
de l’activité économique. Objectif : 72 %. On aura besoin de toutes les sources 
d’énergies. On aura besoin des énergies renouvelables, l’éolien, le solaire, et on aura 
besoin du parc nucléaire. Le nucléaire, seul mode de production pilotable. On aura besoin 
du nucléaire en 2050. On a besoin d’installer des EPR. On propose de construire 20 EPR 
d’ici 2050, plus douze SMR. (NdR. Small modular reactor) » - En plus du maintien en 
service de 37 réacteurs déjà existants, jusqu’à 70 ans, « ce qui permet de lisser l’« effet 
falaise » et de disposer de 45,8 GW de nucléaire historique en 205013. » 
Antonin Grandfond : « La conclusion c’est qu’il faut réindustrialiser massivement. » 
Le PCF, composante du transparti technocratique, n’a rien d’autre à proposer qu’Emmanuel 
Macron et le Rassemblement national « pour que la Terre reste habitable ». Sauf la surenchère et 
la fuite en avant technologique : « Pour atteindre la neutralité carbone d’une façon techniquement 
réaliste et économiquement performante, il convient de planifier une relance de la filière 
nucléaire bien plus importante que celle envisagée par RTE et esquissée par le Président de la 
République actuel14. » Ce sont les auteurs qui soulignent en caractères gras. 
En somme, ils n’ont rien d’autre à proposer que la poursuite et l’emballement de ce que la classe 
thermo-industrielle - leur classe - a accompli depuis 1784. Rien d’autre que la politique de la Terre 
brûlée et son intensification. 
Comme disent les jeunes à tout propos, je suis choqué. 
Mais où vont-ils chercher de l’uranium, Huet & Grandfond ? Où vont-ils enfouir les déchets 
électronucléaires de leurs trains électronucléaires, de leurs vélos électronucléaires, de leurs 
logements électronucléaires, de leurs usines électronucléaires, de leurs réseaux, banques de 
données, ordinateurs, tablettes et smartphones électronucléaires ? Dans leurs caves ? Dans leurs 
jardins ? 
Ils ont pitié de ma naïveté, Huet & Grandfond. L’un m’explique qu’il faut « de la dialectique », et 
l’autre du « réalisme » ; « qu’on ne peut pas s’en tenir aux slogans, genre « on arrête tout, on 
réfléchit, etc. » Le combustible des centrales nucléaires, au cas où vous ne le sauriez pas, c’est de 
la dialectique. Où vont-ils chercher de la dialectique les communistes scientifiques ? 
9 https://www.pcf.fr>le_secteur_ecologie_old 
10 un certain Victor Leny, syndicaliste CGT et membre de la « commission écologie » du PCF 
11 « Plan climat Empreinte 2050 », revue trimestrielle Progressiste, « science, travail et environnement », revueprogressiste.
org 
12 https://www.sortirdunuleaire.org 
13 « Empreinte 2050 Plan climat pour la France », Parti communiste français et Progressistes, 6 novembre 2023, page 
47 
14 « Empreinte 2050 Plan climat pour la France », op.cit, page 6 
8 
« A plus court terme, la France dépend de ses imports d’uranium naturel de l’étranger 
(7,4 kt en 2019)15. Au cours des dix dernières années, la France a importé 
principalement de l’uranium du Kazakhstan (27%), du Niger (20%), d’Ouzbékistan 
(19%), d’Australie (14%) et de Namibie (14%)16. L’importance, certes significative, 
du Niger ne doit donc pas être surestimée, d’autant plus que l’entreprise Orano, leader 
mondial du combustible nucléaire, a rouvert une mine au Canada17 et prévoit d’en 
ouvrir une en Mongolie18 pour diversifier son approvisionnement. Par ailleurs, la 
France a produit jusqu’à 3,5 kt d’uranium grâce aux mines ouvertes sur son territoire 
par le passé, qui ont toutes fermé à partir des années 1980 pour raison économique. La 
réouverture de ces mines pourrait être intégrée au plan climat pour la France, Empreinte 
205019. » 
Ces dialecticiens veulent ravager jusqu’au fin fond de la Terre ; forer, torturer, arracher. Ce que de 
jeunes diplômés avides de concepts et de reconnaissance nomment « extractivisme », après avoir 
vu Trou story en 2011 ; le film des Québécois Robert Monderie et Richard Desjardins, qui 
documente les crimes de l’industrie minière en Abiti-Témiscamingue. Mais qu’est-ce que 
l’industrie minière, sinon une branche du crime industriel ? Du crime organisé en société ? 
A long terme (pas trop long), les communistes scientifiques veulent refaire Superphénix, le 
« surgénérateur à neutrons rapides » de Malville, construit au prix du sacrifice humain de Vital 
Michalon (31 juillet 1977). Une machine infernale qui n’a pratiquement jamais fonctionné entre 
1984 et 1996, et depuis lors « en démantèlement20 ». Creuser un trou, boucher un trou, c’est 
toujours des crédits et du pouvoir pour la nucléocratie communiste. 
« Les réacteurs à neutrons rapides ont la capacité, tout en produisant de l’énergie à partir 
d’uranium, de transmuter l’uranium 238 en plutonium 239 fissile. S’ils étaient déployés 
à suffisamment large échelle, ils réduiraient donc la consommation d’uranium d’un 
facteur 100. Avec son stock d’environ 320 kt d’uranium appauvri, la France pourrait 
ainsi être autonome en combustible nucléaire pendant 5000 ans21. » 
« La France dispose de compétences et d’une histoire industrielle en la matière avec 
les réacteurs Phénix (fermé en 2009), Superphénix (fermé en 1997), et le projet Astrid 
(abandonné en 2019) qui sera relancé22. » 
Rappelons que le plutonium n’est pas un élément naturel, mais un produit par irradiation et 
transmutation de l’uranium dans les réacteurs nucléaires. 
On se dit parfois que si les foules avaient conscience de l’existence du plutonium et de ses capacités 
exterminatrices, elles prendraient d’assaut les laboratoires et battraient à mort les scientifiques qui 
le fabriquent. Mais c’est évidemment Sylvestre Huet, le réaliste, qui a raison. Les foules sont 
heureuses de travailler à La Hague et de baigner dans un milieu radioactif. Tout ce qu’elles veulent, 
15 Cf. IAEA, NEA (2021). Uranium 2020 : Resources, Production and Demand. https://www.oecdnea.
org/jcms/pl_52718/uranium-2020-resources-production-and-demand 
16 Cf. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/08/03/a-quel-point-la-france--est-elle-dependante-de-luranium--
niderien_6184374_4355770.html 
17 Cf. https://www.orano.group/fr/l-expertise-nucleaire/tour-des-implantations/mines-d-uranium/canada/exploration 
18 Cf. https://www.orano.group/fr/actus/actualites-du-groupe/2023/octobre/orano-signe-un-protocole-d-accord-pourle-
developpement-et-la-mise-en-exploita-tion-d-un-projet-de-mine-d-uranium-en-mongolie 
19 « Empreinte 2050 Plan climat pour la France », op.cit, page 91 
20 Cf. « Mémento Malville » sur www.piecesetmaindoeuvre.com 
21 « Empreinte 2050 Plan climat pour la France », op.cit, page 91 
22 « Empreinte 2050 Plan climat pour la France », op.cit, page 93 


9 
les foules heureuses, c’est justement ne pas savoir, afin de jouir paisiblement de leur mode de vie 
douillettement électronucléaire. Elles battraient à mort l’ennemi du peuple qui tenterait de leur ôter 
ou de leur gâcher leur paisible jouissance électronucléaire et radioactive. Même une catastrophe, 
des milliers de morts et de malades, des zones dévastées, contaminées, militarisées, n’y suffirait 
pas. J’ai entendu l’autre soir un être retraité du CEA proclamer sans que nul ne tressaille ou ne le 
reprenne : « Il n’y a eu que 30 morts à Tchernobyl. » Cette flamboyante centrale communiste, 
conçue, construite et opérée par des scientifiques éclairés, éclairants. 
Le verdict de Pimprenelle est tombé impitoyable : « On devrait tous les obliger à lire La 
Supplication de Svetlana Alexievitch. » C’est vache. Moi, je n’ai pas voulu. Je n’ai pas osé. J’avais 
peur de fondre en larmes et de pleurer d’un bout à l’autre du bouquin. Enfin. Si vous avez le 
courage ; La Supplication : chroniques d’un monde après l’apocalypse. Lattès, 1998. 
Je suis d’ailleurs sûr que les communistes scientifiques pourraient lire La Supplication sans la 
moindre sensiblerie ; sans y voir autre chose qu’un retex, un retour d’expérience en vue de 
prochaines catastrophes à gérer en toute résilience. 
Le pire pour moi c’est l’absence d’apocalypse. Le consentement à la servitude nucléaire. Le 
fonctionnement sans fin sous la menace indéfiniment suspendue de la catastrophe. La société 
nucléaro-communiste avec son intangible hiérarchie de scientifiques, détenteurs de l’expertise 
nucléaire, maîtres de forces terrifiantes, prêtres et gardiens de pyramides maléfiques ; et encore 
protégés par une milice armée (vigiles, gendarmes, services secrets) ; garante de la sécurité des 
centrales et de la suprématie sociale des scientifiques. Une société morne et morbide à perpétuité. 
Huet le réaliste a la solution. 
Vous allez rire. 
Enfouir les « déchets ultimes » - ceux-là que même les scientifiques communistes n’envisagent pas 
de recycler - où l’on a extrait les minerais en premier lieu. Au fond de la Terre. Son visage 
s’enflamme tandis qu’il nous vante avec passion la sûreté du « stockage en couche géologique 
profonde », au fond des galeries souterraines de Bure - un hameau aux confins de la Meuse, de la 
Haute-Marne et des Vosges - pour les siècles à venir. C’est le projet Cigéo, l’enfouissement d’ici 
2035-2040, d’au moins 83 000 m3 des déchets les plus radioactifs et les plus longuement radioactifs 
dans les argiles intestines. L’idée semble l’exalter. Les Suédois le font ! Les Finlandais le font ! Et 
pourtant, hein, les Finlandais, c’est pas des bolcheviques ! 
Cette référence aux bolcheviques lui revient deux ou trois fois, quoique personne - même pas moi 
- n’ait rappelé la fameuse sentence de Lénine, il y a un siècle de cela ; « le communisme, c’est les 
soviets (NdR. conseils), plus l’électricité. » 
Huet a remplacé « les soviets » par le « contrôle démocratique23 », et « l’électricité » par 
« l’électronucléaire ». Il n’y aura pas plus de « contrôle démocratique » qu’il n’y a eu de « soviets » 
durant 60 ans de communisme technocratique. En revanche, il y aura bel et bien l’électronucléaire 
qui, en raison de sa complexité et de sa dangerosité, ne restera « contrôlable » que par la caste 
nucléocratique et sous la garde de sa milice. Sauf les accidents et les incidents (« le risque zéro 
n’existe pas. »), les attentats, les bombardements, etc.. Sauf les perpétuelles pollutions radioactives. 
Il sait de quoi il parle, Huet. Il travaille pour/avec l’Andra (l’« Agence nationale pour la gestion 
des déchets radioactifs24 »), à l’acceptabilité sociale de son projet Cigéo (« Centre industriel de 
stockage géologique de déchets radioactifs, hautement radioactifs et à durée de vie longue »). 
Il fait partie des quatre manipulateurs d’un « comité de pilotage » prétendu « indépendant », mais 
recruté par l’Andra, afin d’organiser une « conférence de citoyens » en mai-juillet 2021, pour vernir 
Cigéo d’une caution prétendue citoyenne25. L’Andra a également sous-traité l’animation de cette 
23 Cf. L’Humanité, 12 février 2024 
24 Cf. andra.fr 
25 Cf. https://www.andra.fr « Conférence de citoyens. Phase industrielle pilote de Cigéo » 


10 
opération de com’ à l’agence Missions Publiques. Une SARL de prestations en acceptabilité sociale 
d’une vingtaine de salariés, en activité depuis 1998 et propriété d’un certain Yves Mathieu, 
businessman en « démocratie participative » - « Participer, c’est accepter »26. 
J’ignore le montant du contrat entre l’Andra et Missions Publiques. La communication de l’Andra 
ne mentionne pas non plus de rémunération, ni de « frais de mission » pour les quatre « pilotes » 
de sa « conférence de citoyens ». Ils doivent travailler pour le bien public. De même que la 
vingtaine de marionnettes citoyennes recrutées par un institut de sondage, afin d’obtenir un 
échantillon sociologiquement représentatif de la population française. N’en sont exclus que les 
spécialistes et les « militants » (sic. Les opposants). C’est-à-dire ceux qui s’intéressant au sujet ont 
pris la peine de s’informer par eux-mêmes et de se forger leur propre opinion. Cela tombe bien, ces 
mêmes opposants refusent désormais de cautionner par leur présence les « pseudo-concertations 
prémâchées par l’Andra qui n’existence que pour alimenter sa communication27 ». 
Ce que veulent l’Andra, son prestataire Missions Publiques et notre quatuor de « pilotes », ce sont 
des « profanes » - suivant leur propre mot – des naïfs flattés de leur subite importance et dociles 
aux « éclairages » des experts et chercheurs qui viendront justement leur apporter « une 
information pluraliste et éclairée », « afin qu’ils se forgent une opinion éclairée ». C’est-à-dire une 
opinion reflétant les éclairages reçus, comme la lune reflète la lumière du soleil. Laquelle opinion 
n’a d’ailleurs aucune importance. Nos « citoyens », tels des rats de laboratoire, suivent un parcours 
préétabli, ne répondent qu’à des questions soigneusement bornées et ne formulent que des « avis », 
on ne peut plus consultatifs. Cette « conférence » se déroule en trois sessions de 2 à 3 jours, avec 
un programme de visites instructives à Bure et des cours non moins instructifs, donnés par des 
lumières électronucléaires, sur des sujets choisis : 
Jean-Michel Romary, directeur maîtrise d’ouvrage démantèlement et déchets, Orano. 
Delphine Pelligrini, cheffe de service, IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire) 
Virginie Wasselin, cheffe du service stratégie filières, Andra. 
Yves Lheureux, directeur ANCCLI (Association Nationale des Comités et Commissions Locales 
d’Information) 
Anne-Cécile Rigail, directrice générale adjointe, ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire)…Etc., etc. 
Rien que des êtres nucléaristes, professant la nécessité du nucléaire et la possibilité d’une sûreté 
nucléaire, pourvu que l’on se plie à ses règles despotiques. Comme le disait Engels, ce communiste 
scientifique : 
« Si, par la science et son génie inventif, l’homme s’est soumis les forces de la nature, 
celles-ci se vengent de lui en le soumettant, puisqu’il en use, à un véritable despotisme 
indépendant de toute organisation sociale. Vouloir abolir l’autorité dans la grande 
industrie, c’est vouloir abolir l’industrie elle-même, c’est détruire la filature à vapeur 
pour retourner à la quenouille28. » 
Et si il y a une chose de sûre en l’espèce, c’est que nos communistes scientifiques ne veulent ni 
abolir l’industrie, ni retourner à la quenouille. 
Les citoyens, cependant, dûment programmés par Huet et ses copilotes, prennent de la hauteur : 
« Comment savoir, ce qui est vrai en science ? Comment expliquer la confusion de plus en plus 
fréquente entre faits et points de vue ? » Éclairages en visio-conférence avec Étienne Klein, auteur 
et propagandiste médiatique des technosciences. Philippe Saint Raymond, polytechnicien et 
ingénieur des Mines pour leur conter l’histoire de l’Autorité de sûreté nucléaire. Pauline Abadie, 
« juriste spécialisée en éthique, membre du Comité Éthique et société auprès de l’Andra » (une 
26 Cf. https://missionspubliques.org . « Intelligence collective et politique : 5 questions à Yves Mathieu » 24 janvier 
2020 cbabinchevaye.com 
27 voir en annexe le communiqué du 23 juin 2021 de la Coordination Stop Cigéo 
28 De l’Autorité, 1872 


11 
universitaire de Saclay), et Christian Gollier, économiste, directeur général de la Toulouse School 
of Economics, pour se poser les questions éthiques des relations intergénérationnelles (« que laisset-
on à nos descendants ? Nous empruntons la Terre à nos enfants »). 
La conclusion de ces débats, on la connaît. Le Conseil constitutionnel a jugé la mise en oeuvre du 
projet Cigéo conforme à la Constitution, le 27 octobre 202329 ; affirmant dans la même décision le 
droit des générations futures à vivre « dans un environnement équilibré et respectueux de la santé ». 
Pas de souci. Les ordures nucléaires seront récupérables durant un délai de 100 ans. Puis, ayant 
ainsi fait la preuve de son éternelle sûreté, la fosse sera scellée, et avec elle des déchets toxiques 
pour des centaines de milliers d’années – à moins qu’ils ne finissent par fuiter et s’infiltrer dans les 
eaux profondes30. 
Rien de nouveau pour les Grenoblois, même s’ils ont choisi de l’ignorer ou de l’oublier. Le 
Commissariat à l’énergie atomique de Grenoble (CEA-Ceng) a exploité des décennies durant trois 
réacteurs nucléaires en pleine ville : Siloé, Siloëtte et Mélusine. Le 7 novembre 1967, Siloé subit 
un grave accident, contaminant l’eau de sa piscine de refroidissement et dégageant des rejets 
radioactifs dans l’atmosphère. Le 19 juillet 1974, une fuite se produit dans le réacteur à haut flux 
de l’Institut Laue-Langevin. En raison de déversements trop importants d’effluents radioactifs dans 
des égouts insuffisamment étanches, la nappe phréatique est contaminée. En certains endroits, la 
concentration maximale admissible pour la population est dépassée de 14 fois dans l’Isère, jusqu’à 
9 fois dans la nappe phréatique. 
Après l’arrêt de Mélusine (8 mégawatts), en 1989, et de Siloé (35 mégawatts), en 1997, le CEA 
annonce l’arrêt de Siloëtte en juillet 2002. Le Daubé revient sur ces fermetures quelques mois plus 
tard, dans un entretien avec Jean Therme, le directeur du CEA-Grenoble. On y apprend que « les 
piscines des réacteurs Mélusines, Siloé et Siloëtte, qui contenaient de l’eau recouvrant le 
combustible seront vidées d’ici à la fin de l’année 2003. » Que « l’eau radioactive est régulièrement 
rejetée en petites quantités dans l’Isère. » « Mais que selon Jean Therme, les quantités rejetées sont 
tellement faibles qu’elles se diluent dans la rivière ; « Les traces de radioactivité dans l’Isère sont 
homéopathiques ». Et « tout aussi extrêmement faibles par rapport à l’environnement normal. » 
« Les sites seront alors rendus à l’herbe, promet Jean Therme, « Preuve que des installations 
nucléaires peuvent fonctionner à proximité d’un centre urbain pendant quarante ans et être ensuite 
démantelées sans impact pour l’environnement31 ». 
Jean Therme est parti à la retraite en 2015, nous laissant une rivière radioactive à doses 
homéopathiques. Ni oubli, ni pardon, même si je n’arrive pas à lui souhaiter son cancer. Quant à 
Huet, Grandfond et à leurs pareils de la « Commission écologie du Parti », qui persistent dans 
l’intoxication nucléaire et techno-progressiste, je ne leur demande que de boire chaque jour l’eau 
de l’Isère, afin d’éprouver par eux-mêmes « l’allongement de l’espérance de vie en bonne santé de 
la population mondiale ». 
Pièces et main d’oeuvre 
Grenopolis, 24 février 2024 
29 Cf. Le Monde, 27 octobre 2023 
30 Cf. Marion Lantoine, 12 mai 2012, « L’indicible éternité de la mort nucléaire », sur 
www.piecesetmaindoeuvre.com 
31 Le Daubé, 30 janvier 2003 


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Annexes 
Confusion à Libération 
13/12/2006 
https://www.piecesetmaindoeuvre.com/necrotechnologies/confusion-a-liberation 
Mercredi 13 décembre 2006 dans Libération (p.10 : « Le débat sur les nanotechs court-circuité »), 
Sylvestre Huet, chef du service Sciences, écrit : 
« ... pour Attac ou le collectif antinano Pièces et main-d’oeuvre (2), il n’est pas question 
de discuter d’un contrôle des risques sanitaires ou sécuritaires des nanomatériaux et 
nanotechs, mais plutôt de s’opposer aux "nécrotechnologies". D’où un discours confus 
qui mêle les vrais problèmes (toxicité des nanoparticules, contrôle démocratique des 
technologies d’identification, justification des subsides publics au privé) avec des 
anticipations technologiques douteuses ("les nanocaméras au service de dictatures"), 
sans faire le distinguo. » 
Nous ignorons d’où Sylvestre Huet tire cette parenthèse (« les nanocaméras au service de 
dictatures »), mais puisqu’il veut faire le malin sur un sujet que visiblement il maltraite, nous vous 
proposons ci-dessous quelques exemples parmi tant d’autres d’"anticipations technologiques 
douteuses" censées, selon lui, ne pas être de "vrais problèmes". Ce qui contredit nos informations 
à nous, sourcées et bénévoles. 
Si les chefs de service des « media de référence » croient encore pouvoir imposer leurs points de 
vue avec la force de frappe de leur « marque » et de leur diffusion, ils se trompent d’époque. Ce 
genre de bourde ne peut que hâter la disparition, et le plus tôt sera le mieux, du quotidien bobo. On 
ne se fait pas de souci pour Sylvestre, un garçon aussi raisonnable trouvera forcément un poste au 
service de com’ du CNRS, ou des bouquins sur commande à torcher pour Les Petites Pommes du 
Savoir. 
********* 
Pièces... 
1) Nano-frelon espion et tueur en Israël 
« Selon un quotidien israélien paru vendredi, l’état utilise la nanotechnologie pour créer des robots 
de la taille d’un frelon, qui seraient capables de pister, de photographier et de tuer les cibles qui lui 
seraient assignées. 
Le robot volant, connu sous le nom de "bionic hornet" ou frelon bionique, serait a priori capable 
de se frayer un chemin dans de tous petits endroits, afin de pouvoir réaliser de véritables opérations 
de frappes chirurgicales, avec par exemple la neutralisation d’ennemis auparavant difficilement 
atteignables, comme des soldats équipés de lance-roquettes, selon le quotidien Yedioth Ahronoth. » 
Voir : www.generation-nt.com 
2) Nano-drones en France 
Depuis 2003, la Délégation générale à l’armement (DGA) développe le projet "Libellule" de 
premier nano-drone français, qui pèse 20 mg pour une envergure de 6 cm. Le prototype a été conçu 
par SilMach (CNRS/Université de Franche-Comté sous contrat DGA). La France dispose déjà de 
micro-drones comme le DRAC (Drone de renseignement au contact) fourni par EADS à la DGA : 
moins de 12 kg, permet l’observation de jour comme de nuit. 
Voir : www.defense.gouv.fr/sites/dga/dossiers 


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3) Smart dust (poussières intelligentes) à Grenoble 
« Nom du laboratoire : IMEP - Grenoble 
Type de proposition : thèse, financement Région Rhône-Alpes 
Durée : 3 ans 
Domaine de compétence : microélectronique, système de radiocommunications, 
radiofréquences, électromagnétisme et propagation. 
Sujet de la thèse : étude de l’architecture et intégration d’un module pour Smart Dust 
Cette thèse est la première du projet "SOC - Smart Dust" du cluster financé par la 
Région Rhône-Alpes. L’objectif du projet est l’étude de faisabilité d’un "Réseau de 
capteurs embarqués sur des personnes (ou autres êtres vivants)". Ce réseau de capteurs 
sans fils composé d’éléments de la taille du millimètre (poussière communicante) 
utilise les avancées de la micro et nanotechnologie. (La thèse) comporte différentes 
parties étudiées en liaison étroite avec les laboratoires suivants participant au projet : 
LCIS-Valence ; LHAC-Chambéry ; IMEP-Grenoble ; CITI-Lyon. 
Contact : Fabien Ndagijimana, Professeur à l’Université Joseph-Fourier. IMEPENSERG. 
Tél. : 04 76 85 60 23, Mél : fabien@enserg.fr » 
Voir : www.minatec.com 
4) Informatique disséminée en Suisse 
« Dans notre vision du "Speckled Computing" (Informatique Disséminée), le recueil et 
le traitement des informations seront très diffus - les personnes, les objets et l’espace 
environnant devenant à la fois des outils informatiques et les interfaces avec ces outils. 
Les surfaces, les murs, les sols, les plafonds, les vêtements, vaporisés avec ces 
poussières, seront imprégnés d’une "aura informatique" et transformés en capteurs pour 
des interactions fortes avec les outils informatiques. » 
Voir : www.specknet 
Et le mot de la fin pour le Journal du CNRS (octobre 2005) : 
« Assurément, les nanotechnologies offriront donc la possibilité de fondre les 
technologies de l’information dans notre environnement. Et l’on parle déjà, par 
exemple, de poussières électroniques communicantes, minuscules systèmes capables 
de se mettre en réseau pour recueillir et transmettre des informations. » 


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Nécro(techno)logie 
Claude Lorius n’a rien vu en Antarctique 
22/04/2023 
https://www.piecesetmaindoeuvre.com/necrotechnologies/necro-techno-logie-claude-lorius-n-a-rien-vu-enantarctique 
Le glaciologue Claude Lorius est mort le 21 mars. Nous ne sommes pas du genre à gifler les 
cadavres, comme le firent les surréalistes à la mort d’Anatole France en 192432. Quoique la main 
vous démange à la lecture de la presse éplorée. Le Figaro salue le « pionnier de la climatologie 
moderne », Le Daubé le « lanceur d’alerte précoce », Libération le « géant des glaces », Le Monde 
le « héros légendaire ». Qu’a donc fait Claude Lorius (à part mourir) pour mériter de telles 
louanges ? Il a établi, en 1987, le lien entre la teneur en gaz à effet de serre dans l’atmosphère et 
l’évolution climatique. D’un point de vue scientifique, s’entend. Ses études ont vérifié les 
observations des montagnards : « ils ont détraqué les saisons ». Ce que chacun constatait en levant 
le nez, et ce qu’officialise le dernier rapport de l’Organisation météorologique mondiale des 
Nations unies : « La perte d'épaisseur cumulée des glaciers depuis 1970 s'élève à près de 
30 mètres33 ». 
Claude Lorius avait rejoint l’université de Grenoble en 1968, avant de devenir directeur adjoint 
(1978-84) puis directeur du Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement jusqu’en 
1989. A Grenopolis, nous avons toutes sortes de scientifiques. Joseph Fourier, mathématicien, ami 
d’Auguste Comte, préfet de l’Isère, fondateur de la Faculté impériale de Grenoble sous 
Napoléon Ier, décrit les principes de l’effet de serre en 182434. Il tombe à pic. D’après les plus 
certifiés des scientifiques, la révolution industrielle commence circa 1784 avec la machine à vapeur 
de Watt. A Grenopolis, elle commence modestement avec les tanneries, les chaudronneries, la 
mécanique, activités polluantes dont se plaint le Grenoblois moyen35. La révolution industrielle - 
et permanente - s’emballe avec l’utilisation de la Houille blanche (hydroélectricité) en 1869 par 
l’ingénieur Aristide Bergès dans sa papeterie du Grésivaudan. De proche en proche et 
successivement, se développent électrométallurgie, électrochimie, électromagnétisme, 
électronucléaire, micro-informatique, nanotechnologies, etc.36. Et la petite ville de 25000 habitants 
du temps de Stendhal et de Fourier devient une métropole de 450 000 habitants, avec 
120 laboratoires de recherche innovants et les dizaines de start up et de groupes industriels qu’ils 
ont créés sous les auspices de la « synergie recherche-université-industrie », stimulant toujours plus 
la production de gaz à effet de serre. Et parmi ces laboratoires, celui de Claude Lorius, qui démontre 
le lien entre les gaz à effet de serre d’origine « anthropique » (enfin, industrielle) et le 
réchauffement climatique. 
En voilà, de la technoscience circulaire. Elle tourne en rond depuis des décennies sans frein ni 
réflexion, tandis que fondent les glaciers au-dessus de la technopole, que s’assèchent les nappes 
phréatiques au-dessous, que disparaissent entre les deux le paysage et ses anciens habitants. 
Accélérer la catastrophe à proportion de la puissance technoscientifique et documenter la 
32 Philippe Soupault, Paul Éluard, Pierre Drieu la Rochelle, Joseph Delteil, André Breton, Louis Aragon, Un 
cadavre 
33 https://www.radiofrance.fr/franceinter/la-partie-est-deja-perdue-la-fonte-des-glaciers-bat-des-records-alerte-lonu-
8798627 
34 Cf. J.-Louis Dufresne, « Jean-Baptiste Joseph Fourier et la découverte de l’effet de serre », in La Météorologie, 
n°53, mai 2006 
35 Cf. Estelle Baret-Bourgoin, La ville industrielle et ses poisons. Les mutations des sensibilités aux nuisances et 
pollutions industrielles à Grenoble, 1810-1914, PUG, 2005 
36 Cf. Pièces et main d’oeuvre, Sous le soleil de l’innovation, rien que du nouveau !, L’Échappée, 2013 

15 
catastrophe, après tout, c’est toujours de la science. Et c’est elle qui prime et commande, à Grenoble 
comme ailleurs. 
C’est ce que nous fait savoir Claude Lorius ce vendredi 29 mai 2009. Nous tenons notre premier 
Café luddite, avec Jean Druon et son documentaire Un siècle de progrès sans merci. Un retour 
historique sur le rôle des physiciens - entre autres - dans la course au progrès technologique à tout 
prix, y compris celui de la destruction. 
La salle de la maison du Tourisme est comble. Surprise : le glaciologue est au premier rang. Mais 
après tout, il vient de recevoir le prix Blue Planet, « l’une des plus prestigieuses récompenses 
internationales dans le domaine de l’environnement » selon Le Monde, et il clame partout son 
inquiétude. 
« Avant, j’étais alarmé, mais j’étais optimiste, actif, positiviste. Je pensais que les 
économistes, les politiques, les citoyens pouvaient changer les choses. J’étais confiant 
dans notre capacité à trouver une solution. Aujourd’hui, je ne le suis plus… sauf à 
espérer un sursaut inattendu de l’homme37. » 
Un « sursaut inattendu », c’est ce qu’essaie de provoquer, à sa mesure, le courant écologiste, antiindustriel 
et naturien, en contestant la volonté de puissance et ses vecteurs contemporains les plus 
efficaces : la technoscience, l’industrie, la Machine. D’où notre Café luddite. Sacrilège ! Lorius 
tempête et quitte la salle sans débattre. On aurait pourtant aimé l’entendre sur les effets climatiques 
du développement de la « Silicon Valley française », oeuvrant au nanomonde connecté, à 
l’intelligence artificielle, à la biologie synthétique et aux innovations disruptives de l’industrie. 
L’incident en rappelle un autre, quelques semaines auparavant dans cette même salle, lors d’un 
hommage au glaciologue. Des Grenopolitains le sollicitent pour signer une pétition contre le projet 
de rocade nord et de tunnel routier sous la Bastille, destinés à accélérer les déplacements dans la 
technopole saturée de voitures et de pollution. Le « lanceur d’alerte précoce », pensent-ils, ne peut 
que s’alarmer de ce surcroît de gaz à effet de serre. Mais Lorius refuse : « Michel Destot m’a remis 
une médaille, si je signe il ne va pas être content ». 
Pour ceux qui l’ont déjà oublié, Michel Destot, maire de Grenoble de 1995 à 2014, est également 
un scientifique ! Et pas n’importe lequel. Ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique et 
fondateur d’une start up de simulation nucléaire, Corys. 
Finalement, les héros légendaires sont des scientifiques comme les autres. Offrez-leur des 
médailles, des prix, des postes, et des occasions d’exercer leur autonomie de pensée, et observez 
leur réaction. André Breton et ses camarades du Comité de lutte anti-nucléaire l’avaient bien dit en 
1958 : 
« Des noms parés de titres officiels, au bas d’avertissements adressés à des instances 
incapables d’égaler l’ampleur du cataclysme, ne sont pas à nos yeux un passe-droit 
moral pour ces messieurs, qui continuent en même temps à réclamer des crédits, des 
écoles et de la chair fraîche38. » 
*** 
37 Le Monde. 12 novembre 2008 
38 Comité de lutte anti-nucléaire, « Démasquez les physiciens, videz les laboratoires », 18/02/1958 


16 
Ses éclats anti-écologistes n’empêchent pas Claude Lorius de revenir en 2011 en penseur de la 
catastrophe, avec Voyage dans l’anthropocène, cette nouvelle ère dont nous sommes les héros39. 
« Depuis le XIXe siècle, comme le montrent les courbes comparées des températures 
et des gaz à effet de serre analysées dans les glaces des pôles, nous transformons la 
Terre tel qu’aucun autre événement cosmique, tellurique ou géologique ne l’a fait de 
manière aussi brutale depuis des millions d’années. Nous avons changé d’ère. (…) 
Puisque rupture il y a, il faut la nommer pour la voir, pour l’expliquer, pour l’autopsier, 
voire pour la conjurer. C’est pourquoi géologues et géophysiciens plaident aujourd’hui 
pour une nouvelle dénomination de cette période de l’histoire naturelle du monde : 
l’anthropocène. Bienvenue dans l’ère des humains40. » 
Rendons grâce aux scientifiques. Sans eux, sans le Groupe intergouvernemental d'experts sur 
l'évolution du climat (Giec) créé dans la foulée de la publication de Lorius en 1987, nous serions 
ignorants de notre culpabilité collective, que nous ne saurions ni nommer, ni expliquer, ni conjurer. 
Tiens au fait, qui se souvient de la création du Giec ? 
« Et c'est à` l'initiative de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan que, en 1988, le G7 
crée, sous les auspices des Nations unies, le Groupe intergouvernemental d'experts sur 
l'évolution du climat (GIEC)41. » 
Telle est la technocratie à l’oeuvre. Ne pouvant plus dissimuler les effets matériels, physiques, de 
sa course à la puissance, la classe du pouvoir, de l’avoir et du savoir invente la fiction qui en rend 
responsable l’humanité entière. Heureusement, Thatcher, Reagan, le G7 et les experts nous 
sauveront de nos errances. 
Lorius prétend nous livrer la cause du désastre en reprenant le terme d’Anthropocène, forgé au 
début des années 80 par le biologiste Eugène Stoermer. Celui-ci le popularise en 2002 dans un 
article de Nature corédigé avec Paul Crutzen, prix Nobel de Chimie 1995. 
Pardon de rabâcher, mais les nécrologies servent aussi à ça. Stoermer et Crutzen ne font pas 
remonter les causes du bouleversement géo-climatique à l’apparition de l’anthropos – à « l’ère des 
humains », comme le prétend Lorius - voici trois millions d’années, ni même à l’émergence du 
capitalisme. Ils situent le début de cette ère en 1784, année du perfectionnement de la machine à 
vapeur42. C’est-à-dire le début de l’usage des énergies fossiles : la révolution thermo-industrielle. 
Leur terme englobant d’Anthropocène est abusif et commode pour dissimuler la vraie rupture, celle 
du Technocène. La société industrielle, motorisée par les progrès technoscientifiques, a détruit les 
équilibres climatiques et écologiques. Point. 
Le Giec l’admet tacitement en calculant la hausse des températures « par rapport aux niveaux 
préindustriels43 ». Et Crutzen enfonce le clou, considérant qu’« après la phase I de l'ère industrielle, 
l'homme est entré de 1945 à 2015 dans la phase II de l'Anthropocène – dite la « Grande 
accélération » (Great Acceleration) qui voit l'augmentation accélérée de la concentration en 
39 L. Carpentier, C. Lorius, Voyage dans l’anthropocène, cette nouvelle ère dont nous sommes les héros, Actes 
sud, 2011 
40 Idem 
41 Jean Jouzel, La Recherche, 1/04/23 
42 Cf. L’Humanité Dimanche du 7/13 janvier 2021 
43 Giec, résumé à l’intention des décideurs, sur 
https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/sites/2/2019/09/SR15_Summary_Volume_french.pdf 


17 
dioxyde de carbone de l'atmosphère qui "atteint un stade critique car 60 % des services fournis par 
les écosystèmes terrestres sont déjà dégradés"44 ». 
L’anthropos moyen n’est pas plus responsable en 1945 qu’en 1784. En revanche, 1945 marque le 
début de l’ère de la Big Science, et d’une accélération technologique sans précédent. Et un nouveau 
seuil sur les courbes des émissions de gaz à effet de serre. Quelle surprise. 
Devant l’évidence, les technocrates mentent. Tirer les conséquences des faits serait reconnaître leur 
responsabilité, celle de la classe qui maîtrise, possède et développe les moyens de la puissance 
destructrice. Et non pas celle de l’humanité en général. Pire, cela impliquerait le renoncement à ce 
déchaînement de puissance. Non pas le retour à la bougie honni des progressistes mais, disons, le 
retour aux « niveaux préindustriels » du Giec ? 
Remonter à la racine des maux signifie regarder en arrière. Les causes, par définition, sont dans le 
passé. Lorius le savait bien, qui lisait dans ses carottes de glaces polaires les différentes étapes des 
dégâts industriels sur notre biotope. Mais ses conclusions, 30 ans plus tard, étaient celles d’un 
aveugle : « Comment encourager la croissance qui est nécessaire, en respectant 
l’environnement ?45 » 
La croissance de quoi ? Des températures ? Du niveau des mers ? De la sécheresse ? Bref, Lorius 
n’avait rien vu dans l’Antarctique. C’était bien la peine d’aller si loin et de brûler tant de kérosène. 
Il est trop tard pour les glaciers. Et pour nous, simples anthropoïdes ? 
Pièces et main d’oeuvre 
Grenopolis, 22 avril 2023 
44 https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropocène 
45 Lyon Mag, novembre 2007 


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Notes à l’intention des opposants à l’enfouissement des déchets nucléaires en 
Meuse/Haute-Marne et aux pseudo-débats de la CNDP-Cigéo 
28/08/2013 
https://www.piecesetmaindoeuvre.com/necrotechnologies/notes-a-l-intention-des-opposants-a-l-enfouissementdes-
dechets-nucleaires-en 
Du 15 mai au 15 décembre 2013, la Commission nationale du débat public (CNDP) organise des pseudodébats 
sur l’enfouissement des déchets nucléaires en Meuse/Haute-Marne (projet Cigéo). Cette opération 
poursuit le travail d’acceptabilité engagé par la CNDP en 2005 avec une première série de pseudo-débats. 
A l’époque, deux réunions, à Cherbourg et Paris, avaient été annulées en raison du boycott de six 
associations (Amis de la terre, Agir pour l'environnement, France nature environnement, Réseau action 
climat, Greenpeace, WWF). 
En 2008, Sortir du Nucléaire constatait : « Lors du Débat public de 2005 organisé par la CNDP sur 
l’ensemble de la question des déchets nucléaires, l’option de l’enfouissement avait clairement été 
écartée... ce qui n’a pas empêché le pouvoir d’imposer cette option. Il est donc avéré qu’un Débat public 
n’apporte absolument aucune garantie. » (cf. hns-info.net) 
Comme en 2005, la caravane publicitaire de la CNDP a pour vocation de nous faire accepter des décisions 
déjà prises. Il faut être aveugle et sourd pour croire qu’il s’agit de débattre afin de décider collectivement. 
A l’attention de ceux qui croiraient encore à ces manipulations, rappelons quelques évidences. 
De « débats » en « débats », Cigéo avance 
La CNDP a été saisie par le maître d’ouvrage de Cigéo : l’Andra, c’est-à-dire l’autorité chargée de la gestion 
des déchets radioactifs en France. C’est elle qui initie l’opération, dont elle fixe l’objectif dans sa lettre de 
saisine : « Après le débat public conduit par la CNDP en 2005/2006 sur la politique de gestion des déchets 
radioactifs, ce nouveau débat doit permettre à l'Andra de présenter les avancées du projet depuis 2006, 
en particulier les aspects liés à la conception industrielle de Cigéo, sa sûreté, sa réversibilité, son 
implantation et sa surveillance. » 
Est-ce assez clair ? Non seulement il s’agit de communiquer aux cobayes les prochaines expériences menées 
sur eux – et non de discuter avec eux - mais en plus, signale l’Andra aux mal-comprenants, le projet avance, 
quelle que soit l’opinion de la population, et quels que soient les résultats du précédent « débat » de 
2006. Celui-ci n’a donc servi à rien. 
L’Andra anticipe la contestation du pseudo-débat 
Depuis des années, l’Andra s’est adjoint les services de sociologues de l’innovation et de l’acceptabilité 
pour désamorcer la contestation. Son « comité d’expertise et de suivi de la démarche d’information et de 
consultation (Coesdic) » l’alimente en rapports et recommandations tirées de l’analyse des « controverses » 
scientifiques récentes (ITER, nanotechnologies, OGM). Dans son rapport d’activité 2010, le Coesdic écrit 
à propos de Cigéo : « Un argumentaire solide qui explique pourquoi le débat public est nécessaire doit 
être élaboré. Une bonne façon de procéder est de partir des critiques auxquelles donne ou pourrait donner 
lieu l’organisation du débat à venir (le débat sur le débat fait aussi partie du débat ): « cela ne sert à rien 
car tout est décidé », « les gens ne participeront pas et le débat fournira une tribune aux opposants qui vont 
le saboter », etc. Dans la préparation de cet argumentaire, l'Andra doit notamment introduire des éléments 
d’information sur les autres expériences de débats organisés par la CNDP (EPR, ITER, déchets 
radioactifs) ». 
Si l’Andra a besoin d’un « argumentaire solide », c’est que l’illégitimité des pseudo-débats éclate 
désormais à chaque apparition de la CNDP et des officines d’acceptabilité. La mise en scène de la 
« démocratie technique », consistant à réunir des experts et des contre-experts sous les yeux d’un public 
considéré comme ignare, à éduquer, ne dupe plus grand-monde. Mais au moins cela donne-t-il du travail 
aux sociologues et aux agences de communication. 
La sociologie de l’innovation et l’acceptabilité au service du fait accompli 
Au sein du « comité d’expertise et de suivi de la démarche d’information et de consultation » de l’Andra 
siège Michel Callon « directeur de recherche, professeur de sociologie à l’école des Mines », nous dit le site 
de l’agence. Complétons ce CV minimaliste. 


19 
Callon s’est fait connaître comme théoricien de la « démocratie technique » avec un livre paru en 2001. Agir 
dans un Monde Incertain, Essai sur la démocratie technique, co-écrit avec Lascoumes et Barthes, expose 
les concepts qui, en quelques années, ont colonisé les institutions scientifiques et politiques. Ce livre enjolive 
le risque en « incertitude », les conflits politiques en « controverses socio-techniques », et propose une 
nouvelle façon de résoudre ceux-ci par des « forums hybrides » - pseudo espaces ouverts dans lesquels se 
réunissent experts, politiques et « profanes » pour mettre en oeuvre une « démocratie dialogique » et trouver 
un compromis sur les sciences et les technologies. 
Mode d'emploi : n'entrez pas dans la confrontation directe, tâchez d' « organiser, maîtriser les débordements 
sans vouloir pour autant les empêcher. » Multipliez les débats publics. Admirez le résultat avec ce cas 
concret : « Le nucléaire qui en sortira sera socialement, politiquement et même techniquement 
complètement différent du nucléaire qui aurait été décidé en dehors des forums hybrides. Parler "du" 
nucléaire en général n'a aucun sens. Jouer au jeu de ceux qui sont pour et de ceux qui sont contre est encore 
plus inepte. » Ce miracle qui transforme votre problème-nucléaire en solution-nucléaire s'appelle une 
forfaiture. 
Il n'y a pas plus de « démocratie technique » que de « science citoyenne » ou de roue carrée : la 
démocratie est la participation de tous aux choix politiques, quand la technique est l'affaire des 
spécialistes. Ayant vendu les sciences humaines à « l’innovation », Callon et ses semblables ne 
recommandent jamais d’introduire le politique dans le technique, ni de rappeler aux scientifiques leur 
responsabilité sociale. Leur solution au contraire consiste à imposer la logique technicienne au corps social, 
à encourager chacun à faire valoir son expertise. Ce ne sont pas les technologies qui doivent être soumises 
à la décision démocratique, mais les individus politiques que l’on contraint à endosser l’éthos technocrate. 
La « démocratie technique », c'est la négation du politique. Et un aveu : la technologie étant la poursuite de 
la politique par d’autres moyens, seul un simulacre de démocratie peut tenter de maintenir l’illusion d’une 
participation de tous aux choix collectifs. 
Agir dans un monde incertain est devenu la bible des décideurs. La chimère politique de la « démocratie 
technique », bricolée par des experts pour vendre leurs services à une démocratie « en crise », a créé un 
fromage pour des chercheurs en sciences sociales, sociologues des « usages » et de l’acceptabilité, et autres 
fourgueurs de « procédures de dialogue avec le peuple » clés en main. Cette chimère a contaminé le monde 
social et la nuée d’associations citoyennistes prêtes à se jeter sur n’importe quel dispositif leur donnant de 
l’importance et des financements. Et qui collaborent sans ciller aux manipulations de la « citoyenneté 
technique », de l’« expertise profane », de la « co-construction » de nécrotechnologies « citoyennes ». 
Acceptabilité : de leur propre aveu 
Magali Bicaïs a passé plusieurs années dans un laboratoire R&D (Recherche et développement) de France 
Telecom. Selon elle, « l’acceptabilité sociale est associée aux nouvelles technologies, car elles transforment 
nos manières de vivre. On parle d’acceptabilité sociale quand on travaille sur une technologie susceptible 
d’avoir des conséquences sur l’organisation sociale elle-même. Avec les techniques d’acceptabilité, on a 
franchi un nouveau pas : il s’agit d’anticiper ce qui peut être toléré. La question n’est plus celle des besoins 
ni des envies, mais de savoir ce que les consommateurs, ou les citoyens, ne vont pas supporter ». (revue Z, 
n°1, printemps 2009) 
Les sociologues des usages (chargés de l’acceptabilité des nouvelles technologies) employés par France 
Telecom R&D ont eux-mêmes donné leur recette : « Faire participer, c’est faire accepter », disent-ils. 
Participer, c'est accepter, par un effet mécanique de connivence et de coopération qui aboutit toujours au 
plus petit dénominateur commun. 
Vous faire participer aux pseudo-débats de la CNDP, c’est vous faire accepter l’enfouissement des déchets 
nucléaires. 
En outre, en participant à ces mascarades, vous aidez décideurs et communicants à peaufiner leurs 
argumentaires pour mieux étouffer la contestation. Voyez vous-mêmes : 
« Un défi majeur pour les porteurs de projet est de pourvoir identifier les opposants pour trouver un 
interlocuteur privilégié avec qui négocier. (…) C’est à travers une grille d’analyse des systèmes d’acteurs 
que les décideurs peuvent caractériser les opposants et leur mode d’intervention afin de définir une réponse 
adaptée à chacune de leurs interrogations, voire de les impliquer dans le projet in fine. » (« De 
l’acceptabilité à l’adhésion », projet universitaire réalisé pour la Fabrique de la Cité) 


20 
L’imposture des « autorités administratives indépendantes » 
Premier argument des décideurs qui saisissent la CNDP pour monter une opération de propagande autour 
de leur projet : cette instance est « indépendante ». Vraiment ? 
Qui sont les commissaires de la CNDP ? Des parlementaires et élus locaux, des membres de hautes 
juridictions (Conseil d'État, Cour de cassation, préfectures, tribunaux administratifs, etc.), des représentants 
d'associations. Qui les nomme ? Le président de la République, les présidents du Sénat et de l'Assemblée 
nationale, le Premier ministre sur proposition du ministre de l'Écologie, etc. Qui finance et héberge la CNDP 
? Le ministère de l'Écologie. 
Bref, dans "Autorité administrative indépendante", le mot important est administrative. Il s’agit 
d’appendices de l'État qui les utilise à sa guise. 
La Commission nationale du débat public le reconnaît d’ailleurs, dans son rapport d'activité 2008-09 : « Une 
Autorité administrative indépendante est une institution de l'État chargée, en son nom, d'assurer la 
régulation de secteurs considérés comme essentiels et pour lesquels le Gouvernement veut éviter 
d'intervenir trop directement. » Bref, un pare-feu pour détourner de l’État les oppositions. La CNDP, 
comme l'ont prouvé ses précédents « débats » sur les déchets nucléaires ou sur ITER, est de ces leurres 
destinés à épuiser la colère des sans-pouvoir dans une pseudo agora, afin que chacun rentre chez soi 
vaincu, mais provisoirement soulagé d'avoir vidé son sac. 
La commission est si peu libre qu'elle ne peut pas même s'auto-saisir. Saisie par les maîtres d'ouvrage ou 
autres autorités (l’Andra dans le cas de Cigéo), elle doit animer le débat public sur la base du dossier fourni 
par le maître d'ouvrage du projet concerné. Qui plus est, elle entretient avec lui d’étroites relations, plus ou 
moins habilement dissimulées. Voici comment elle décrit celles-ci : 
« Durant la phase préparatoire : coopération étroite dans la préparation des dossiers mais le maître 
d'ouvrage reste totalement responsable du fond ; le maître d'ouvrage est libre de sa communication mais 
tient la CPDP (Commission particulière du débat public) informée de ses initiatives. 
Durant le débat proprement dit : la CPDP traite tous les intervenants, y compris le maître d'ouvrage, sur 
un pied d'égalité ; le maître d'ouvrage s'abstient de toute communication en-dehors du débat piloté par la 
CPDP. » 
On appréciera le type d'indépendance qui laisse l’Andra « totalement responsable du fond », c'est-à-dire 
maître du dossier avant le débat, pour créer dans la phase publique et médiatique une illusion de distance et 
de neutralité. Il ne suffit plus d'être naïfs pour croire à l'imposture de ces dispositifs. Il faut aussi avaler 
l'humiliation d'être à ce point manipulés. Qu'il se trouve encore des associatifs, « militants responsables », 
pour jouer le jeu d'une telle hypocrisie, constitue sans doute l'obstacle majeur pour espérer freiner la 
catastrophe. 
Les débats achevés, à quoi servent les rapports de la CNDP ? « La loi ne confère à la CNDP aucun pouvoir 
juridique réglementaire ou de sanction » (rapport d'activité). La Commission du débat public peut 
émettre tous les avis qu'elle juge utile, sans que rien n'impose aux autorités de les suivre. Le pouvoir 
ne prend même pas la précaution de dissimuler son mépris. 
Leur dépendance mise à jour par les les opposants, les responsables de la CNDP se rabattent sur la défense 
de leur « neutralité ». Prétendre à la neutralité, tel l'arbitre du match de foot, laisse croire que deux équipes 
égales s'affrontent sur le terrain. Comme si la puissance de l'État, de l'industrie et des laboratoires de 
recherche - leurs milliards de crédits, leurs personnels, leurs appareils technico-administratifs, policiers et 
de communication - pouvait se comparer à l'activité des opposants aux nécrotechnologies, réduite de fait à 
la simple expression. Des mots contre un rouleau compresseur à pleine vitesse. 
Problème élémentaire : sachant que sur les deux plateaux d'une balance reposent, d'un côté un morceau de 
plomb, de l'autre une plume, si l'on ajoute le même poids des deux côtés – un poids neutre par conséquent 
– de quel côté penche la balance ? 
Dit autrement : rester neutre entre la chèvre et le chou favorise qui ? 
La posture neutre dans un rapport de forces inégales favorise mécaniquement le pouvoir face aux sanspouvoir, 
le dominant face au dominé. 
Déjouer la manipulation : bref retour sur la CNDP Nanotechnologies (2009-10) 
Depuis que nous, Pièces et main d’oeuvre, diffusons nos enquêtes critiques sur les nécrotechnologies, nous 
avons été sollicités par les organisateurs de pseudo-débats pour participer à leurs mascarades : cycle 


21 
NanoViv à Grenoble (2006), CNDP sur les nanotechnologies (2009-10). Comme nous l’écrivait le président 
de la CNDP-Nanos : « Pour que cette exercice de démocratie participative – certains préféreront dire 
d'intelligence collective – réussisse, il est évidemment indispensable que tous ceux qui ont quelque chose 
d'important à dire sur le sujet, le disent et le disent dans le cadre du débat. C'est pourquoi nous comptions 
sur votre participation active à ce débat. » 
Et pour cause : en nous « mouillant » dans leur combine, les animateurs de la démocratie technique auraient 
gagné le label « cautionné par les opposants », et étouffé notre critique jusqu'à la rendre inaudible. En 
refusant de jouer le jeu, nous avons fait des nanotechnologies un problème politique et non une 
controverse technique entre experts. En témoignent les nombreux articles, rapports, études, publiés après 
le fiasco de la CNDP-Nanos. Vous souvenez-vous de ce qu’ont défendu France nature environnement, les 
Verts ou les Amis de la Terre, tous participants de ces pseudo-débats ? Non ? Ne blâmez pas votre mémoire : 
leurs voix se sont perdues, englouties par le dispositif de « démocratie technique ». S’il existe aujourd’hui, 
dans le grand public, l’idée d’un « problème avec les nanotechnologies », c’est en partie parce que des 
opposants ont refusé de participer à la manipulation d’opinion, et ont exprimé leurs griefs directement, sans 
passer par le filtre de la « procédure » officielle. Pour la même raison, nous avons saboté le pseudo « Forum 
sur la biologie de synthèse », autre simulacre de débat organisé en avril 2013 à Paris.46 
Participer aux pseudo-débats sur l’enfouissement des déchets nucléaires, c’est donner à l’Andra la 
seule chose qui lui manque dans son projet ficelé : l’approbation des opposants. Quoi qu’imaginent les 
tenants d’une participation citoyenne, le simple fait d’exprimer leur opposition dans le cadre des pseudodébats, 
la rend digestible par la machine technocratique. Qui n’en pourra que mieux justifier la poursuite de 
ses projets, puisque tout le monde aura pu s’exprimer. 
De façon plus générale, le dispositif CNDP est à bout de souffle. Trop de contestation, d’annulations, 
d’humiliation (le débat public sans public). Les pouvoirs publics observent l’opération CNDP-Cigéo 
avec attention : en cas de nouvel échec, ils enterreront ces procédures lourdes, pour en revenir à des 
délibérations parlementaires, notamment à l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et 
techniques. Au moins les décideurs politiques ne se cacheront plus derrière de pseudo-autorités 
indépendantes. L’échec de la CNDP-Cigéo permettrait de clarifier le rapport de forces entre les sanspouvoir 
et le pouvoir. 
Il n’est évidemment pas question d’en venir à une quelconque forme de démocratie directe, ni de permettre 
aux populations de décider par elles-mêmes des choix techno-industriels, quels que soient les effets qu’elles 
auront à supporter. 
L’autre terme de l’alternative, c’est l’exode sur Internet, qui permet de conjuguer la « modernité » et la 
« sérénité des débats » en les dématérialisant, et en supprimant toute présence physique des opposants. 
Éventuellement, ce refuge virtuel se pérennisera, se perfectionnera et permettra d’éviter le retour à l’échelon 
politique (parlementaire). 
Pièces et main d’oeuvre 
Grenoble, le 27 août 2013 
https://www.piecesetmaindoeuvre.com/necrotechnologies/notes-a-l-intention-des-opposants-a-l-enfouissementdes-
dechets-nucleaires-en 
46 Voir Les chimpanzés du futur au pseudo Forum de la biologie synthétique sur www.piecesetmaindoeuvre.com et 
le film « La révolte des chimpanzés du futur » sur https://vimeo.com/66593144 


22 
Communiqué du Cedra, 23 juin 2021 
Communiqué Stop Cigéo : Conférence citoyenne en cours, pourquoi nous n'y participons 
pas. 
Alors que la conférence citoyenne sur la phase-pilote de Cigéo lancée l'Andra est en cours, nos 
associations sont contactées à la fois par le Comité de pilotage et par certains des 17 membres tirés 
au sort. Il semblerait que notre refus de participer (ainsi que celui des organisations nationales) que 
nous avions pourtant explicité ne soit pas compris. Nous souhaitons donc le préciser. 
Nous ne participons pas aux pseudo concertations prémâchées par l'Andra qui n'existent que pour 
alimenter sa communication. 
En l'espèce, ni le cadre ni le périmètre de la conférence citoyenne ne permettent la contestation du 
projet Cigéo. L'objectif de nos associations n'est pas d'accompagner la gouvernance du projet vers 
plus de transparence mais vise son abandon. 
Afin que cette position soit comprise comme un acte politique et pas présentée comme un simple 
refus de dialogue, nous avons rédigé cette réponse collective à l'attention des membres de la 
conférence citoyenne (voir ci-dessous) et nous la rendons publique. 
*************************************************************************** 
Copie du courrier envoyé 
Coordination Stop Cigeo (Collectifs Burestop 55, Cedra 52, Eodra, MNE/Meuse Nature 
Environnement) 
Mardi 22 juin 2021 
aux Membres de la Conférence de citoyens sur la phase industrielle pilote de Cigéo 
Mesdames, messieurs 
Suite à votre demande d'audition le 2 juillet prochain, exprimée le 16 juin 2021 par l'un de vos 
membres auprès du collectif Burestop55, nous souhaitons préciser certains points. 
Notre refus de participer à la conférence de citoyens, engagée par l'Andra, sur le projet de phasepilote 
Cigéo reste inchangé. 
Nous ne participons à aucun processus pseudo-consultatif, dont le périmètre et l'objectif ne 
permettent pas de remise en cause profonde du projet Cigéo. Débats publics, concertations locales 
autour de l'annexion et de la destruction progressive de notre territoire (notamment des travaux 
lourds d'aménagements préalables), études et enquêtes sociologiques déployées depuis plus de 20 
ans, programmes COWAM... se succèdent depuis les années 2000 et ne font plus illusion. 
Vous trouverez suffisamment d'éléments vous permettant de comprendre notre position sur le projet 
Cigéo, et plus particulièrement sur la phase pilote (phase opérationnelle du projet 
d'enfouissement), sur nos sites internet et au travers de nos nombreuses publications. Nos 
arguments sont étayés, solides, publics et transparents. 
Nous comprenons votre désappointement, voyez cependant notre refus de vous rencontrer tel un 
acte politiquement assumé, reflet de la fracture sociétale récurrente et à venir autour du projet 
Cigéo ; à verser à votre dossier si vous le souhaitez. 
Toutes infos sur 
www.burestop.eu 
https://cedra52.jimdofree.com/ 
PHASE PILOTE : tester mais quoi ? 
CIGEO : COFFRE-FORT GEOLOGIQUE ? DEMYSTIFIER LE MYTHE ! 
Communiqué Coordination StopCigéo : 
« VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE pour 20 apprentis conférenciers citoyens »... 

22 février 2024

NGT : vers un monde génétiquement transformé



PMOnav



NGT : vers un monde génétiquement transformé

Jean Malaurie et son monde sont morts. Son monde, c’est-à-dire, celui des Inuits de Thulé. Qui l’a tué ? L’engeance scientifreak, dont les transformateurs génétiques qui triomphent aujourd’hui au parlement européen sont des représentants fanatiques – aux côtés des atomistes, des cybernéticiens, des chimistes, des neurotechnologues, etc.

Ce lundi 5 février 2024, Jean Malaurie, anthropologue, explorateur du Grand Nord et défenseur des Inuits, est mort à 101 ans. Il fut le premier Occidental à rallier le pôle Nord, en 1951, « sans le vouloir, sans le savoir, sans radio, presque sans vivres, à l’esquimaude, avec les chiens et les traîneaux ». Malaurie a vécu parmi les Inuits l’effondrement de leur monde, qui est aussi le nôtre. « L’occident va à sa perte s’il continue de considérer que la science est synonyme de sagesse », disait-il lors d’un entretien radiophonique il y a 30 ans.

Le jour de sa mort, un millier de scientifiques européens ont mené sur les réseaux sociaux une opération de lobbying auprès du parlement européen, intitulée « #GiveGenesAChance » (« donnez une chance aux gènes »). Les 6 et 7 février, les députés européens débattaient de l’assouplissement des règles en matière d’OGM. Ils s’agissait d’autoriser les nouvelles techniques génomiques (NGT en jargon techno-globish), parmi lesquelles les « ciseaux génétiques » Crispr-Cas9.

Les jeunes chercheurs qui ont lancé cette opération postaient des photos de leurs équipes devant leurs labos avec des pancartes : « Science is clear, say yes to NGT », « Trust in CRISPR », « I love NGT », « Believe in scientist, believe in NGT », « Trust in science ». Il ne manque que la mélopée du serpent Kaa, « Trust in me [1] » en fond sonore. Ou l’orgue de la messe.

Pourquoi devrions-nous faire confiance à ces scientifiques et croire en leurs nouveaux outils de manipulations génétiques ? « Toute une génération de jeunes chercheurs européens [2] travaillant sur ces méthodes ignorent si leur travail trouvera des applications », se lamentent-ils dans une vidéo de 2021. Notre confiance, leur carrière. Au temps pour les nigauds qui s’imaginent encore que la connaissance désintéressée est le moteur de la conquête scientifique.

Ces jeunes gens veulent, à leur tour, transformer le monde, modifier le vivant et jouir de leur puiscience, sous la bannière vertueuse de l’adaptation à la catastrophe – c’est-à-dire de la soumission à la caste techno-scientiste. Leurs pancartes proclament leur volonté démiurgique de re-création. Nous devrions laisser ces bourreaux d’ADN et leurs « intelligences » artificielles fabriquer des organismes vivants modifiés, voire artificiels (biologie de synthèse), pour fournir l’alimentation, les carburants, les produits chimiques dont « l’industrie post-carbone » a besoin.

Ces scientifreaks sont poussés par de prétendues organisations environnementales réunies dans l’alliance WePlanet, parmi lesquelles Replanet (mobiliser le « génie humain (…) pour une vision positive du futur », avec notamment une lettre à Greenpeace : « Laissez tomber votre opposition à l’énergie nucléaire »), ÖkoProg (« Eco-Progressivism » en Allemagne) ou Eko-modernistit en version finnoise. En fait, des lobbys scientistes qui préconisent toujours plus de technologie pour nous sortir de l’impasse où nous ont conduits les technologies et les technocrates.
WePlanet est notamment financée par la Rodel Foundation, un machin de charité américain lui-même soutenu par la fondation Bill & Melinda Gates ; mais aussi par l’Anthropocene Institute, qui relie entrepreneurs, investisseurs et institutions pour développer les innovations contre le changement climatique, en particulier le nucléaire et les nanotechnologies au service de la fusion nucléaire (« solid-state fusion »), avec le projet de « tout électrifier ». Trust in science.

Pour faire pression sur les députés européens, WePlanet a publié une lettre ouverte signée par 37 prix Nobel et 1500 scientifiques (dont Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier, les créatrices des ciseaux génétiques Crispr-Cas9) - en fait un prospectus publicitaire pour les nouvelles techniques génomiques, appelant à « rejeter l’obscurité de la culture de la peur anti-science ».

De son côté, la direction du CNRS mobilisait son personnel par mail :

« Chères directrices, chers directeurs d’unité,
Mardi 6 février, un débat autour des nouvelles techniques génomiques s’ouvre au sein du parlement européen de Strasbourg.
Le CNRS est en faveur d’un assouplissement de la réglementation des OGM sur les NGT afin d’accélérer la recherche et l’innovation à partir de ces nouvelles techniques.
A l’occasion de ce débat, WePlanet a coordonné l’écriture d’une lettre ouverte, notamment signée par Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna, Prix Nobel de chimie 2020, et envoyée aux membres du Parlement européen pour les inciter à voter en faveur d’une réglementation assouplie pour les nouvelles techniques génomiques.
WePlanet propose aux scientifiques européens de se prendre en photo devant leurs laboratoires et de publier leur image sur les réseaux sociaux en utilisant le #GiveGenesAChance et #NGTs, le 5 février prochain.
Afin de diffuser largement ce message aux institutions politiques et d’augmenter l’impact de cette action, CNRS Biologie prépare en parallèle une campagne de communication sur Twitter. Nous vous invitons donc à également identifier le compte X/Twitter de CNRS Biologie sur votre post. Vous trouverez en pièce jointe des exemples de posts pouvant être utilisés. Nous vous remercions par avance pour votre engagement. »

Dès juillet 2023, le CNRS et cinq organismes de recherche européens (le « G6 ») avaient publié un communiqué pour demander la levée des restrictions sur les OGM, se plaignant du retard de l’Europe dans l’utilisation des nouvelles techniques génomiques.

Ce mercredi 7 février 2024 en fin de journée, les eurodéputés ont obéi, votant la proposition de règlement de la Commission européenne, qui sabote l’encadrement des semences végétales issues des nouvelles techniques génomiques. « Science wins ! », exultent les technocrates.

Jean Malaurie est mort, mais rassurez-vous, grâce aux NGT et aux conquérants de la science, le Groënland va reverdir comme à l’époque de sa découverte par Erik le Rouge, autour de l’an Mil.

Pièces et main d’œuvre
7 février 2024

Lire aussi :
Innovation scientifreak : la biologie de synthèse, Pièces détachées 58 & 58’

Des manipulations génétiques aux manipulations politiques

• Pièces et main d’œuvre, Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme, Service compris, nouvelle édition 2023

[1] Cf. le film Le livre de la jungle, W. Disney, 1967

[2] C’est mieux en anglais : « European early-career researchers »

 

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ECOLOGIE RADICALE
  • Ce blog en a marre de ramener l' écologie au tri de poubelle, afin de culpabiliser le citoyen ce monsieur propre. Nous nous allons attaquer l' industrie, les déchets des diverses guerres dans le monde. Guerres toujours activent avec leurs bombes dans les
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